Jamais deux 100 trois
Pour sa 100e newsletter, « Couper l'herbe sous les roues » transforme l'analyse au service de ses 42 000 abonnés. Malick Reinhard dévoile « Handicap sur la voie », une plateforme pour aider les personnes handicapées dans leurs démarches après un incident d'accessibilité dans les transports publics.
Il y a cent semaines de ça, l’index flottait au-dessus de la souris avec cette moiteur un peu lâche des fins de journée. Un clic. « Publier ». Le titre de l’époque suintait la vanité originelle et le latin de cuisine mal digéré : « Je suis partu, j’ai vu, je suis revenu » Le genre de calembredaine potache qu’on regrette généralement au premier café du lendemain matin. Sauf que les regrets, non, ne sont jamais venus.
Cent mercredis se sont empilés depuis. Deux ans. Le bricolage solitaire s’est mué en rituel. Vous êtes aujourd’hui plus de 42 000 à voir cette missive atterrir dans vos boîtes de réception, à travers la Suisse, la France, la Belgique, le Canada, l’Afrique du Nord et même… au Vatican, Très Saint-Père. Et parmi toutes ces nations, vous êtes 25 000 à l’éplucher « consciencieusement », chaque semaine. Les autres font moins bien semblant — et c’est très bien aussi.
Au compteur de ces semaines : 21 interviews, 43 enquêtes, 36 récits. Un foutoir de coups de sang et de sueurs froides de chercheuses, chercheurs, profs et attachés de presse coincés au bout du fil, et qui auraient payé (très) cher pour ne jamais décrocher. Des nuits à désosser des rapports institutionnels d’une aridité lunaire, que la terre entière feint d’avoir lu dès l’instant où on les cite dans un papier qui tourne.

🚂 Le train est en marche
On me demande parfois jusqu’à quand la machine va tourner. C’est une question de comptoir à laquelle je ne sais que répondre. L’objectif, c’est d’occuper le terrain, d’éclairer l’angle mort. Le contrat a donc été rempli 99 fois.
Certaines et certains ont lâché l’affaire en route. D’autres sont montés à bord au numéro 74 et ont purgé leur retard lors d’un dimanche de pluie. Et puis, il y a cette frange qui a dégainé la carte de crédit — un très grand merci. Cet argent n’a pas tapissé le vide. Il a perfusé un projet de « journalisme de solutions » — comme on dit — sur lequel je trime depuis dix mois. L’enfant s’appelle Handicap sur la voie. Et vous en avez la primeur, avant que la chose ne fuite sur les réseaux ou dans les colonnes des consœurs et confrères.

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Il faut avoir observé l’échine se raidir sur un quai de gare pour comprendre. La rage muette d’une personne en fauteuil roulant, ou balayant l’asphalte de sa canne blanche, face à la mécanique implacable et défaillante des Chemins de fer fédéraux suisses (CFF). L’incident éclate. La colère monte, viscérale. Puis elle s’écrase, molle, contre le mur capitonné de la bureaucratie.
Alors, à qui écrire ? Sous quel format ? En invoquant quelle loi ? Le courrier finit dans les limbes et l’humiliation vient grossir le grand cimetière des « cas isolés », choyé par les directions ferroviaires. L’accès aux transports publics n’est pas un supplément d’âme, c’est le nerf de la guerre. Le point zéro pour accéder à un emploi, une formation ou un semblant de vie sociale.
🇨🇭 Un projet 100% suisse
Handicap sur la voie est donc une riposte open source planquée sous une interface peinarde (surlavoie.online). Quelques étapes, un formulaire bête et méchant, et l’outil recrache une mise en demeure calibrée. Le courrier généré part directement sur le bureau de la direction générale des CFF, avec copies conformes au Bureau fédéral de l’égalité pour les personnes handicapées (BFEH), ainsi qu’à l’Office fédéral des transports (OFT) et dans la boîte de réception de quelques parlementaires triés sur le volet.
La Loi fédérale sur l’égalité pour les handicapés (LHand) est formelle, pourtant : depuis le 1er janvier 2024, tous les transports publics du pays doivent être accessibles aux personnes handicapées. Or, ce n’est de loin pas le cas, puisque 60% des gares ferroviaires et 75% des arrêts de bus ne sont toujours pas aux normes. L’outil se charge donc de leur rafraîchir la mémoire par écrit, avec un numéro de référence et vos requêtes. Tout ça, en quatre langues — français, allemand, italien et anglais.
Pour les paranos de la data — et c’est tout à leur honneur —, rien ne transite par des serveurs obscurs. Tout turbine en local sur votre navigateur. Seules les données factuelles de l'incident, une fois anonymisées et si vous cochez la case, remontent à la surface pour nourrir une base statistique. L'objectif n'est pas de monter une barricade, mais d'opposer la froideur des chiffres à la communication bien huilée des directions ferroviaires. Il s'agit de quantifier, de manière journalistique, ce que les compagnies s'obstinent à qualifier de « rares incidents isolés ».
🎟️ 5 x 2 places pour Deep Purple au Montreux Jazz
Et puisque cent numéros, ça mérite une déflagration, on va oublier les petits fours de célébration. 5 x 2 places sont à rafler pour voir Deep Purple électriser l'Auditorium Stravinski du Montreux Jazz Festival, en Suisse, ce 13 juillet 2026. La règle est simple : à chaque palier de 20 nouvelles âmes abonnées atteint d'ici le 1er mai, on tire au sort une personne gagnante parmi l'intégralité des 42 100 fidèles.
📧 42 000 boîtes de réception plus tard
Voilà pour la billetterie et les mondanités. On remballe les cotillons. Dès demain, la mécanique va reprendre ses droits. Il faudra replonger le nez dans la poussière des dossiers, décortiquer de nouveaux discours institutionnels qui sonnent creux et continuer de gratter là où le vernis s'écaille. Mais ce franchissement de cap valait bien une brève trêve.
Deep Purple – Smoke On the Water
Dans un écosystème numérique où l'attention publique s'évapore en trois balayages d'écran, réussir à fidéliser une telle audience autour de sujets si peu aguichants tient presque de l'anomalie. C'est votre curiosité têtue qui maintient la machine sous tension.
Le 1er mai 2024, le doigt a cliqué. Je suis partu. Aujourd'hui, 42 000 boîtes de réception plus tard, il clique à nouveau. J'ai vu. La seule différence, c'est que sur le quai du retour, le wagon est nettement plus rempli. Alors, merci.
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