Alliés vous faire…
Hommes pour les droits des femmes, hétéros à la Pride : pourquoi le handicap, lui, peine-t-il à mobiliser les foules ? Le journaliste Malick Reinhard interroge l'absence de ce que les sphères militantes appellent « les alliés ».
Il est 21 heures et l’air pique un peu. Devant la rampe d’accès de mon bureau, annexe de mon domicile, une berline fait le mort. Garée de biais, avec l’arrogance molle d’une virgule mal placée au milieu d’une phrase. Le propriétaire, le voisin d’à côté, n’est plus à l’intérieur. Il dîne, probablement la fourchette en suspens devant le journal télévisé. La voiture, elle, bloque net le passage de mon fauteuil roulant.
Je ne vais pas taper à sa porte — la maison n’est pas accessible. Je dégaine mon téléphone et lui envoie un SMS factuel, poli. J’explique la situation, la géométrie de base, l’impossibilité physique de passer. En retour : rien. Le silence numérique absolu. Le verdict tombe le lendemain matin. Dans le message qui s’affiche enfin, ni gêne ni contrition, mais une question tombée du ciel : « Qu’est-ce que tu vas faire à 21 h dans ton bureau ? »

⏱️ Rendez-vous à la « pointeuse morale »
Pas un coup de sang, pas une insulte. Juste l’inversion silencieuse et glaçante de la charge de la preuve. Une convocation inopinée au tribunal des horaires légitimes. Comme s’il existait, pour les personnes handicapées, une « pointeuse morale » au-delà de laquelle notre présence dans le monde devient suspecte. Ce voisin n’a rien d’un monstre ; c’est un type affable qui, face à un fauteuil, se sent soudain investi d’une autorité inquisitrice que personne ne lui a déléguée.
Ce microévénement nocturne offre une radiographie assez précise de la mécanique inclusive actuelle. Sur le papier, l’équation exige l’intervention de tiers : les personnes handicapées ne tordront pas l’architecture de la société toutes seules. Mais une fois la première couche dégraissée, le constat sur le terrain est troublant. Ces relais sociétaux « valides » — ce que les militantes et militants appellent « les alliés » — n’existent pas (ou presque), en dehors du cercle intime des personnes concernées ou d’une poignée de pros du secteur médicosocial.
La cartographie des mobilisations parle d’elle-même. Il est de moins en moins singulier d’observer des hommes cisgenres arpenter le bitume pour les droits des femmes, ou des foules d’hétérosexuels défiler à la Pride — en soutien à la communauté LGBTQIA+. Mais pour demander l’accessibilité d’une gare, la refonte des normes de construction, ou une meilleure inclusion scolaire et professionnelle des personnes en situation de handicap, les trottoirs sont vides. Le soutien se résume à un public captif.

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🍽️ Le trou noir des dîners progressistes
Le reste de la société, y compris dans ses franges les plus pointues sur les questions sociales, observe ce retard avec un effarement lointain. Lors des dîners en ville, le progressisme contemporain est pourtant incollable sur le genre, l'intersectionnalité ou le racisme. Il lit les essais, écoute les podcasts dédiés. Il a intégré la règle d’or : « s’éduquer » soi-même, mèche turquoise délavée à l’appui, avant d’en débattre.
Mais prononcez le mot « validisme » entre le fromage et le dessert, et c’est la page blanche. Les esprits altermondialistes, d’ordinaire si prompts à déconstruire les normes, écarquillent les yeux. Les réactions, pavées de bonnes intentions, traduisent une méconnaissance abyssale face au handicap : « Ah bon !? J'savais pas », « Attends, mais tu rigoles, là, quand même ? », « Mais tu vis vraiment ça tous les jours !? ».
Le validisme, ou capacitisme, se caractérise par un système de valeurs faisant de la personne « valide », sans handicap, la norme sociale. Ainsi, le handicap est perçu comme une erreur, un manque ou un échec et non comme une conséquence des événements de la vie ou de la diversité au sein de l’humanité. Le validisme est actuellement une croyance dominante dans nos sociétés. En savoir plus
Face à l’inaccessibilité du monde, l’indignation se fige. Plutôt que de remettre en question les infrastructures, on distribue des bons points de compassion stériles : « Courage », « Vous êtes tellement rayonnant malgré tout ». Le handicap reste perçu comme un drame intime, individuel, appelant à la charité, presque jamais comme un dysfonctionnement politique nécessitant une action collective — avec ou sans handicap.
😮💨 La diplomatie de l'épuisement
C’est une anomalie statistique. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) l’écrit pourtant noir sur blanc (2023) : avec plus de 1,3 milliard de personnes, le handicap est la minorité la plus majoritaire de la planète. Elle ajoute, par ailleurs, qu’en raison du « vieillissement naturel de la population, ce nombre d’individus continuera d’augmenter durant les prochaines décennies ». Alors, pourquoi ce traitement d’exception dans la grille des indignations ? Pourquoi une telle myopie face à cette population ?

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L’explication sociologique tient sans doute à l’implication physique. S’engager contre l’homophobie ou le racisme demande une révision intellectuelle. Mais l’on ne change pas d’orientation sexuelle ou de couleur de peau au détour d’un accident de la route. Le handicap est la seule minorité que l’on peut rejoindre brutalement. S’y intéresser, c’est regarder sa propre fragilité en face et admettre que l’équité coûte cher en béton, en investissement et en remises en question. Face à ce miroir, l’indignation s’évapore et la société reprend son cours fluide, rejoignant ses appartements — au 5ᵉ étage, sans ascenseur.
Par défaut, l’explication du monde repose donc intégralement sur les épaules des personnes concernées. C’est un travail de traduction constant, non rémunéré. Il faut formater ses SMS pour ne pas froisser un voisin ou un interlocuteur naïf. Une diplomatie de l’épuisement, rendue obligatoire par la nécessité d’interagir avec une majorité qui découvre la lune à chaque marche d’escalier.
Stromae – avf
⏳ La machine du sursis
Dans ce contexte, le soutien effectif se définit par l’anticipation, et non par la pitié. C’est le citoyen qui a cartographié les angles morts de sa propre validité. L’ami capable de signaler d’instinct une marche à l’entrée du troquet où il a ses habitudes, au lieu de lâcher un candide « J'sais pas, j’ai jamais regardé ». C’est un voisin qui décide de ne pas garer sa berline devant la rampe d'accès de son voisin — qu'il sait en fauteuil roulant, depuis toujours. Et même si, oui, on connaît, il en avait « juste pour cinq minutes ».
Le grand succès de cette inertie collective, indubitablement, tient à sa politesse. On compatit un instant, avec la conviction de sa bienveillance, avant de reprendre le fil d'une existence sans trop de frictions logistiques dans l'espace public. Mais la fluidité des corps n'est qu'un sursis, soutiennent désormais mes aïeux. Ainsi, en ignorant les entraves que nous croyons réservées aux autres, la population « valide », qui s'exempte aujourd'hui de toute alliance, ne fait-elle pas que régler, avec une insouciante précision, l'horloge de la machine qui la convoquera tôt ou tard ?
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