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Mortal Kombat

Face à un conflit éthique abyssal, des parents âgés en viennent à espérer le pire : la mort de leur enfant en situation de lourd handicap intellectuel avant la leur, pour lui éviter un placement en institution. Un « instinct de protection » que Malick Reinhard décortique en leur donnant la parole.

Mortal Kombat
© Mondame Productions
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Le carrelage froid de la salle de bain provoque parfois des épiphanies dévastatrices. Il suffit d’un vertige, d’une tachycardie, d’une glissade évitée de justesse, pour que l’édifice vacille. Catherine Brodard a 68 ans, et les épaules en miettes. Son fils, Julien, en a 47, il est polyhandicapé de naissance. Assise par terre pour reprendre son souffle, la mère regarde son enfant sur sa chaise de douche, figé, incapable d’appeler à l’aide, heureux comme un pape. L’équation lui saute alors au visage ; si son propre cœur lâche maintenant, là, tout de suite, qu’adviendra-t-il de Julien ?

De cette terreur organique naît un impensé des politiques de santé. La médecine contemporaine a livré une partition clinique impeccable, doublant l’espérance de vie des personnes porteuses de trisomie 21 ou de polyhandicaps en un demi-siècle. Face à cette victoire médicale, l’administration court après une courbe démographique inédite. Conséquence arithmétique : une cohorte de parents se retrouve piégée dans un face-à-face perpétuel avec des enfants qui, contre toute attente initiale, leur survivent.

Peinture sombre représentant un homme assis dans un fauteuil roulant, vêtu de sombre et portant un bavoir clair, encadré par deux figures féminines aux traits similaires : à gauche un ange auréolé aux mains jointes, à droite un diable cornu en drapé rouge tenant un trident.
GPT-Image 2 : "Dark oil painting of a man with a slack expression sitting in a wheelchair, wearing a pale bib over dark clothes. Behind him, two nearly identical older women appear as an angel with halo and wings on the left, and a horned devil in red robes holding a trident on the right."

⏳ Le piège du vieillissement conjoint

Le gratin du secteur médico-social nomme ce phénomène le « vieillissement conjoint ». Une formule qui habille pudiquement un naufrage orthopédique et mental. Le temps s’est fossilisé dans ces foyers. Des mères et des pères seniors continuent de prodiguer des soins à des adultes qui frôlent la cinquantaine. Les transferts quotidiens du lit au fauteuil usent les corps des aidantes et des aidants jusqu’à la corde. Les aides aux repas se transforment en luttes de tous les instants. Chaque douche devient une séance de crossfit.

Catherine connaît la mécanique interne de Julien au millimètre près. Un clignement d’yeux saccadé, la tête légèrement tournée à gauche, signale une crise d’épilepsie. Le mauvais placement d’une serviette sous la nuque annonce une fausse route alimentaire imminente. Ce cri ? C’est pour demander à boire. À ne surtout pas confondre avec ses vocalises pour demander un câlin — c’est une note un peu plus basse.

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Cette expertise horlogère s’accompagne d’une hypervigilance qui interdit tout sommeil profond depuis quatre décennies. « Je suis devenue une technicienne », résume-t-elle. Par instinct de protection absolu, Catherine en vient à prier pour que Julien ferme les yeux avant elle, préférant porter le deuil le plus lourd plutôt que de le condamner à l'isolement d'une institution médicalisée.

L’entourage dégaine souvent l'idée de la fratrie salvatrice. Catherine écarte l’hypothèse. Il est hors de question de léguer cette assignation à résidence à sa fille aînée. La loyauté familiale a ses limites physiques. Imposer une telle charge à un frère ou à une sœur revient à saborder sa propre vie, un transfert de responsabilité que de nombreux parents se refusent à exiger.

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📁 Le mur du triage bureaucratique

Le tableau prend une tournure encore plus âpre chez Martine C.*, 74 printemps. Sa fille, Sophie*, 52 ans, cumule une trisomie 21 et une forme d’Alzheimer précoce. L’adulte autonome qui rejoignait autrefois son poste de travail en bus oublie désormais l'usage d’une simple fourchette. La vue déclinante de Martine s’additionne au naufrage, dans un appartement transformé en radeau de fortune.

Face à cette déroute, le mur bureaucratique réagit moins par cynisme que par saturation. Martine accumule les dossiers pour décrocher une place en lieu de vie médicalisé. L’administration lui oppose un refus poli. Sophie manque de priorité, puisque sa mère respire encore suffisamment pour assurer la garde à domicile. Et, comme sa contemporaine, Catherine Brodard, Martine se surprend, de plus en plus fréquemment, à espérer un décès prématuré de son seul enfant.

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Si quelques processus d’anticipation émergent timidement au sein de certains offices cantonaux ou associations pionnières, l’exception confirme la règle. Contraint par la pénurie, le système applique un triage arithmétique et attend majoritairement la crise aiguë pour débloquer un hébergement en urgence.

La lucidité foudroyante des adultes concernés ajoute une couche de cruauté à la situation. Sophie perçoit la vieillesse de ses parents. En larmes devant le téléviseur, elle pose la question qui éventre la soirée : « Maman, quand tu vas être dans la terre, je vais aller où ? » Martine ravale sa salive. Elle file se cacher dans la salle de bain, ouvrant les robinets pour noyer le bruit de ses sanglots.


Illustration représentant Martine et sa fille Sophie, assises côte à côte sur un canapé
Image générée par intelligence artificielle. — © Mondame Productions

👤 Martine, la vieillesse à l'aveugle

Martine a 74 ans, sa fille, Sophie, en a 52. Née avec une trisomie 21, Sophie compose depuis cinq ans avec un Alzheimer précoce : ses repères spatiaux s'effacent, elle a renoncé à son travail en établissement social et regagné le domicile parental. Au même moment, Martine commence à perdre la vue.

Voilà quatre ans qu'elle bataille pour lui trouver une place en foyer médicalisé. Quatre ans que la même réponse lui revient : sa fille n'est « pas assez prioritaire », tant que ses parents tiennent encore debout. Avec Bernard, son mari de 78 ans, Martine assume seule l'essentiel du quotidien. Un soir, devant la télévision, Sophie lui a posé une question pour laquelle aucune réponse ne lui est venue. Et désormais, Martine s'autorise une prière qu'elle s'interdisait jusqu'ici : que Sophie « parte » avant elle.

👁️ Découvrir le témoignage de Martine
Illustration représentant Catherine, assise près d'une fenêtre
Image générée par intelligence artificielle. — © Mondame Productions

🧑🏻‍🦳 Catherine, la chute pour demain

La semaine dernière, Catherine a failli s'effondrer dans la salle de bain. Prise d'un vertige en aidant son fils Julien sous la douche, elle a dû s'asseoir sur le carrelage. Elle a levé les yeux vers lui, immobile sur sa chaise de douche, incapable d'appeler à l'aide. Elle a alors compris que si elle tombait pour de bon, il resterait là.

Catherine a 68 ans. Son fils, Julien, en a 47 : polyhandicapé de naissance, il a le niveau cognitif d'un enfant de trois ans. Voilà 45 ans qu'elle veille sur lui jour et nuit ; six ans qu'elle le fait seule, depuis le décès de son mari. Son dos est en miettes, ses épaules rongées par les tendinites. Chaque transfert du lit médicalisé au fauteuil l'épuise un peu plus. Depuis ce vertige, une pensée s'impose à elle qu'elle s'interdisait jusque-là : que Julien « parte » avant elle.

🚿 Découvrir le témoignage de Catherine

🏥 La peur viscérale de l'institution

L’institution effraie ces familles, non par malveillance endémique, mais par sa simple nature collective. Le personnel médico-social tient la digue avec un dévouement qui évite l'effondrement de milliers de foyers. Toutefois, une mère ou un père garde le droit strict de redouter une existence rythmée par un roulement frénétique d'intervenantes et d'intervenants. « Je préfère traverser l’enterrement de mon propre enfant, porter le deuil le plus lourd qui soit, plutôt que de l’abandonner à ce vide, lâche Catherine. Pas pour nous libérer, nous. Mais pour le sauver, lui ».

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Les « mouvements pour la vie autonome », principalement portés par les personnes en situation de handicap elles-mêmes, opposent toutefois une objection grinçante à cette rhétorique. Espérer la mort de sa progéniture ne dissimule-t-il pas une bonne dose d’égocentrisme et un validisme intériorisé ? La question fâche, mais elle bouscule la figure intouchable du parent martyr. Cette panique présupposerait qu’une existence handicapée perdrait brutalement toute valeur sans sa génitrice et son géniteur.

La sociologie clinique documente d’ailleurs ce biais de surprotection. Dans une étude de référence (2004) portant sur 227 cas de deuils, la chercheuse française Anne Dusart démontre que l’entourage écarte massivement les adultes déficients intellectuels des rites mortuaires pour les épargner. Le sujet reste si tabou qu’aucune recherche plus récente n’a actualisé ces données. Actuellement, aucun indicateur ne prouve toutefois que la situation se soit améliorée. Selon Anne Dussart, « cette terreur parentale confisque à l’individu son droit fondamental de traverser une perte et de s’y adapter. Projeter la mort de la personne concernée comme unique issue acceptable revient à la figer dans un état de perpétuel nourrisson. »

🤔
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📉 Arithmétique d'une faillite annoncée

La recherche académique a fini par isoler ce tabou, notamment via l’étude « I hope I’ll outlive him » (J'espère lui survivre), publiée en 2021 par l’Amsterdam University Medical Center. Cette défaillance de prévision est aussi documentée par les chiffres. L’association Unapei, premier réseau français d’associations de représentation et de défense des intérêts des personnes avec trouble du neuro-développement, recense, en 2024, un peu plus de 33 500 personnes en situation de handicap intellectuel sans solution en France.

Du côté de l’Hexagone toujours, la Cour des comptes, dans un rapport thématique de 2023, pointe de son côté le défaut d’anticipation des pouvoirs publics face à ces neuf personnes sur dix qui vieillissent aujourd’hui à domicile. Le maintien dans la sphère familiale, souvent érigé en modèle d’inclusion, finit par masquer mécaniquement le manque criant d’infrastructures alternatives et de solutions de répit.

Léo Ferré – Avec le temps

Ces mères et ces pères réclament des structures de relais, pensées pour absorber le choc d’une transition inéluctable, sans briser l'individu. Martine est catégorique : « C’est indigne, pour tout être humain, de vivre dans une structure spécialisée. Mais, avec les facultés intellectuelles de ma fille, lorsque je ne serai plus de ce monde, c’est soit ça, soit la mort. Et je peine à savoir quel scénario est le moins pire… » En l’état, le flou ambiant les condamne à porter une charge jusqu’à l’épuisement physique, transformant la parentalité en un marathon sans ligne d'arrivée.

La seule perspective de paix qui reste à Catherine possède une froideur insoutenable. C’est de refermer elle-même le cercueil de Julien. S’assurer qu’aucune personne inconnue n’ignorera ses douleurs muettes, puis retourner s’asseoir sur le carrelage froid de la salle de bain. Le dos en miettes, certes, mais l'esprit tranquille. Enfin, jusqu’à quand ?

*Noms d'emprunts.

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🦻 Personnes sourdes et malentendantes : SMS au 079 702 05 05 (en Suisse uniquement)

Trouver un centre d'aide
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Berne
Direction de la santé, des affaires sociales et de l’intégration du canton de Berne
Division Handicap, famille et aide aux victimes (HFAV)
Rathausplatz 1
3000 Bern 8
Tél. 031 636 99 36
www.fambe.sites.be.ch

Fribourg
Direction de la santé et des affaires sociales
Direction de la santé et des affaires sociales
Route des Cliniques 17
1700 Fribourg
Hotline : 026 420 20 10
www.fr.ch

Genève
Proch'info
Hotline : 058 317 70 00
www.ge.ch

Jura
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20, faubourg des Capucins
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Tél. 032 420 51 40
secr.sas@jura.ch
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Neuchâtel
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Case postale 1
2002 Neuchâtel 2
Tél. 032 889 62 00
Hotline : 0800 032 800
service.santepublique@ne.ch
www.ne.ch

Vaud
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Service Proches aidants
Avenue des Casernes 2
1014 Lausanne
Tél. 021 316 52 21
Hotline : 0800 660 660
procheaidant@vd.ch
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Valais
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Avenue de Tourbillon 19
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info@proches-aidants-valais.ch
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Hotline : 081 30 30 32
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Proche aidance Québec
Hotline : 1 855 852-7784
www.procheaidance.quebec

France
Association Française des aidants
www.aidants.fr

Luxembourg
Aidant.lu
Tél. 27 55 - 3078
www.aidant.lu


Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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