IA plus cas
L’IA rendrait nos cerveaux « paresseux ». Mais, pour les personnes handicapées, ces outils les rendent-ils paresseuses ou simplement plus efficaces ? S’agit-il plutôt de fraude ou d’égalité ? Le journaliste Malick Reinhard déroule le fil, études (humaines) à l'appui.
Depuis des mois, les tribunes se bousculent au portillon de la catastrophe annoncée. L’intelligence artificielle rendrait nos étudiantes et étudiants paresseux, incapables de structurer une idée, dépendants d'une technologie, comme d'autres le sont d'un chauffage en janvier.
En juin dernier, dans les labos du Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Boston, chercheuses et chercheurs scrutent les encéphalogrammes de 54 universitaires. Le verdict tombe, relayé partout comme une prophétie de fin du monde : l'utilisation de ChatGPT fait chuter la connectivité neuronale de 55 %.
L'intelligence artificielle nous rendrait paresseuses, paresseux, atrophiant nos cerveaux sous le poids de la « paresse métacognitive ». « Les étudiants qui utilisent l'IA comme une béquille n'apprennent rien », lit-on d’ailleurs dans l'un des rapports de l'université de Wharton (2024), aux États-Unis.

🩼 Anatomie d'une béquille
Le problème de cette métaphore orthopédique, la « béquille », c’est qu'elle n'a pas du tout le même goût selon la chaise depuis laquelle on la lit. Depuis mon fauteuil, ou à travers les yeux d'une personne neuroatypique, cette grande angoisse des intellectuels sans handicap déclaré ressemble surtout à un biais cognitif. Ce que les éditorialistes dénoncent comme une triche, certaines personnes handicapées l'appellent « un accès ». La toute première occasion, à une échelle massive, de balancer ce qu'on a dans la tête sans que la chair ou les synapses ne bloquent le passage.
Il suffit pourtant de sortir des campus de la côte ouest pour que l'argument s'effondre. Pour une ou un élève dyslexique, lire ou écrire n'a rien d'un acte fluide. C'est une mécanique de haute précision, une dépense d'énergie folle, une bagarre contre chaque syllabe. Récemment, l'équipe du chercheur Mahmoud Gharaibeh, basée à l'Université d'Al Ain aux Émirats arabes unis, a mis ChatGPT entre les mains de 60 enfants dyslexiques.

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Selon le professeur associé, leurs neurones ne se sont pas nécrosés. Libérés de l'épuisante corvée du déchiffrage, au contraire, les élèves auraient pu, enfin, se concentrer sur ce qui compte : le sens. La « béquille » qu’est l'IA ne les rend donc pas fainéants ; elle éteint l'incendie de la double peine.
🉑 Un traducteur de mondes
Ce que les universitaires du MIT appellent la « dette cognitive », c’est en réalité le ticket d’entrée imposé depuis toujours à des millions de personnes. Pour un adulte autiste, l’IA devient un traducteur de mondes, une interface pour décoder les règles implicites d’un environnement social souvent hostile. Pour une personne avec des troubles de l’attention, c’est une prothèse exécutive qui permet de découper une montagne angoissante en petites tâches digestes — des outils comme Goblin Tools feraient d’ailleurs grimper l’attention de 28 %, selon le professeur Gharaibeh.
Naomi Saphra, elle aussi chercheuse, vivant avec une neuropathie qui paralyse ses mains, a littéralement sauvé sa carrière au sein de l’Université Harvard (États-Unis), grâce aux systèmes de reconnaissance vocale pilotés par l’IA — tels que Whisper ou Superwhisper. « L’IA ne me rend pas “paresseuse”, résume-t-elle. Elle compense une barrière physique pour libérer ma pleine capacité intellectuelle. » Allons donc, désormais, la regarder dans les yeux pour lui parler de « béquille » technologique…
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😬 Quand l'égalité devient une fraude
C'est ici, alors, que le validisme ambiant devient palpable. L'égalité des chances, on l'adore dans les discours de belles âmes. Mais quand elle se matérialise « pour de vrai », quand une technologie permet enfin de niveler le terrain de jeu, on crie à la triche, ou au « nivellement par le bas ».
Le validisme, ou capacitisme, se caractérise par un système de valeurs faisant de la personne « valide », sans handicap, la norme sociale. Ainsi, le handicap est perçu comme une erreur, un manque ou un échec et non comme une conséquence des événements de la vie ou de la diversité au sein de l’humanité. Le validisme est actuellement une croyance dominante dans nos sociétés. En savoir plus
« Est-ce qu’une personne dyslexique qui utilise un correcteur d’orthographe pendant ses examens a un avantage injuste ? » La question, Juuso Nieminen se l’est posée. En écoutant 140 étudiantes et étudiants en conflit avec leur lobe pariétal gauche, le chercheur finlandais a mis des mots définitifs sur ce malaise : « L'aménagement institutionnel n'est toléré que s'il vous maintient sagement dans la moyenne. Dès que l'outil vous permet d'exceller, de dépasser l'étudiant "valide", vous n’êtes pas bon ; vous devenez un fraudeur. » Les inégalités, on s'en accommode très bien, du moment qu'elles penchent du bon côté.
Sauf que cette libération numérique se fait avec un angle mort gigantesque. L'IA est sans doute la technologie compensatoire la plus puissante jamais inventée — plus des trois quarts des outils actuels d'aide à l'emploi s'effondreraient sans elle, disent les études les plus récentes—, mais aucune grande plateforme générative (ChatGPT, Claude, Gemini…) ne respecte les normes d'accessibilité de base.

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Boutons invisibles pour les lecteurs d'écran, navigation au clavier flinguée... Les architectes de cette révolution ont juste oublié d'installer la rampe d'accès. Sans parler d'un péage à plus de 20 pièces par mois pour les versions Pro (le minimum pour une personne qui en ferait un outil d’accessibilité) ; un comble face au chômage endémique des personnes concernées.
Daft Punk – Human After All
🎮 Gardez les codes de triche
Le cycle, de toute façon, on le connaît par cœur, n’est-ce pas ? En 1808, on inventait la machine à écrire pour qu'une femme aveugle puisse correspondre. Dans les années 70, on s'indignait contre les calculatrices. Au début des années 2000, on bannissait les correcteurs orthographiques. Aujourd'hui, l'IA est une fraude.
Dans huit ou dix ans, elle sera devenue invisible, dissoute dans le quotidien, et les « valides » s'en attribueront tout le mérite. D'ici là, laissons donc les quelques utilisatrices et utilisateurs d'IA en situation de handicap profiter du code de triche. Elles ont désormais quelques siècles de retard à rattraper.
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