Nos amis les bêtes
Télé, cinéma, réseaux sociaux : pourquoi les médias ne montrent-ils qu'un seul visage du handicap — joyeux, avec une déficience intellectuelle sympathique et une trisomie 21 ? Face à cette représentation, qu’il juge « contre-productive », le journaliste Malick Reinhard s’interroge.
« Ils sont vraiment trop chous avec leur petit retard mental, les trisomiques, non ? » Je cite, au mot près. Un collègue, verre à la main, ton attendri, conversation de premières terrasses printanières. Le soleil de fin de journée cogne encore un peu sur la table en métal, figeant la scène dans une banalité déconcertante. « C’est super qu’ils puissent vivre un peu de bonheur au milieu de tout ce qui leur arrive. C’est génial qu’ils puissent sourire comme ça, en vacances ! »
Deux secondes plus tard, il enchaîne doctement sur « le courage — quand même — des éducateurs qui s’occupent de gens comme ça ». De gens comme ça. Je repousse mon verre de cola (bio), sentant mon cœur s’accélérer dans mon thorax. C’est toujours ce même vertige : quelqu’un qui pense sincèrement aider et qui, en quatre mots innocents, vient de ranger toute une population sur une étagère à peluches.

🎬 Le grand casting de la diversité joyeuse
L’homme qui me fait face n’a pourtant rien d’un monstre de cynisme ni d’un militant validiste acharné. Il est simplement le produit docile, et parfaitement calibré, de notre époque. Nous vivons une ère médiatique qui a décrété que la diversité fonctionnelle était formidable, seulement si celle-ci peut sourire sur commande et faire pleurer dans les chaumières.
En somme, vous pouvez être au générique de la prochaine émission en prime time de TF1, bien sûr ! Mais uniquement à condition : d’être suffisamment typé trisomie 21 pour être rapidement identifiable ; d'avoir une déficience intellectuelle suffisamment prononcée pour que l’on ne puisse pas vous confondre avec Cyril Hanouna, mais pas trop non plus, pour ne pas effrayer les téléspectatrices et téléspectateurs ; et surtout — surtout — d'être capable d’exprimer votre joie de vivre inconditionnelle sans aucune nuance — comme si la vie était une fête.
Regardons une minute le raz-de-marée provoqué par Un p’tit truc en plus, devenu l’étalon-or de cette nouvelle complaisance. Avec ses 11 724 450 entrées dans le monde, ce n’est plus un simple film, mais un véritable plébiscite culturel. Ce deuxième meilleur démarrage de l’histoire du cinéma français est porté par l’image rassurante d’une colonie de vacances où des fuyards, cambrioleurs de bijouterie, s’improvisent éducateurs de diamant. Dans l’obscurité, la salle rit de bon cœur, s’émeut à intervalles réguliers et, surtout, se rassure sur sa propre bonté.

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🥰 La compassion cathodique
La télévision, jamais en reste, n’a pas tardé à presser ce juteux citron compassionnel. Le mois dernier s’achevait ainsi Sur la route avec Matt Pokora, joyeuse grand-messe des bons sentiments. Prenez six jeunes adultes porteurs de trisomie 21, jetez-les dans un road trip québécois de dix jours diffusé sur Gulli, et braquez les caméras sur leur émerveillement candide. L’extraordinaire pittoresque est érigé en seule boussole narrative, gommant toute autre forme de réalité.
Bande-annonce de l’émission « Sur la route avec Matt Pokora » (Réal. : Aurélia Bloch et Yan Benisty)
Il y a plus de dix ans, la regrettée journaliste australienne en fauteuil Stella Young avait pourtant déjà théorisé le concept sous le nom d’« inspiration porn ». Elle dénonçait cette fâcheuse manie d’utiliser « les corps hors normes comme carburant émotionnel pour le confort moral du public “valide” ». Alors qu’on croyait la mécanique doucement éventée par les luttes récentes, la voici dopée aux stéroïdes cathodiques. Ce que l’on nous vend comme un progrès n’est souvent qu’un vernis flatteur posé sur de vieilles condescendances.
Car, le message insidieux martelé par cette hyper-visibilité d’une seule population de personnes handicapées est d’une toxicité redoutable pour le quotidien des personnes concernées. Le public extérieur en déduit, de façon presque pavlovienne, que toutes les personnes handicapées demeurent de grands enfants perpétuels. On les ampute de leur droit à la complexité adulte, à la colère ou à l’ambiguïté. La candeur devient la seule émotion que la société les autorise à exprimer publiquement. Toutes les personnes handicapées deviennent, dans l’imaginaire collectif, des trisomiques joyeux et espiègles. Une généralité. Une caricature. Un stéréotype.

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🏝️ Le grand mirage de la bonne conscience
Mais alors, tous les gays sont des drag-queens ? Toutes les personnes noires sont des dealeuses de cocaïne ? Toutes les personnes trans sont des gauchistes aux mèches turquoise délavé, antifas, anxieuses climatiques et névrosées ? Et puis, toutes et tous les journalistes sont des personnes qui adorent balayer devant la porte des autres avant d’épousseter leur propre paillasson ? Oui, bon, bah, ça, c’est carrément vrai — mais c’est précisément l’exception qui confirme la règle.
Attention, il ne s’agit pas de jouer les rabat-joie, toutefois. On sait bien que toute société a besoin de ses archétypes pour fonctionner, pour digérer la complexité du monde. Dans l’absolu, voir enfin des personnes handicapées s’inviter sur nos écrans ou dans nos flux sociaux reste une excellente nouvelle. Mais sans montrer l’infinie diversité de leurs réalités, sans pointer du doigt les rouages systémiques qui les mettent quotidiennement en situation de handicap, cette visibilité tourne à vide. À force de lisser le réel pour le rendre digeste, elle se révèle même férocement contre-productive.
Pire encore, cette surenchère médiatique ancre l’idée que leur quotidien est par essence une tragédie morne qu’il faudrait fuir. Sinon, pourquoi ressentirait-on ce besoin impérieux de les extirper de leur routine pour leur offrir des expériences grandioses afin de décrocher un sourire ? Comme si la banalité de leurs vies était insupportable aux yeux des autres sans ces perfusions d’aventures scénarisées. L'anormalité supposée de leurs corps et de leurs esprits justifieraient cette mise en scène de la compensation permanente.

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Par ricochet, la figure de l’accompagnante ou de l’accompagnant s’en trouve mécaniquement divinisée aux yeux du grand public. S’occuper d’elles ne relèverait plus du droit, de la compensation, d’une structure sociale ou d’un cadre professionnel rigoureux. C’est du pur héroïsme, un sacerdoce quasi mystique qui force le respect béat de la cantonade. C’est très exactement l’image d’Épinal du fameux « courage » salué benoîtement par mon voisin de comptoir.
🧸 Pour des peluches du réel
Dans cette grande kermesse de l’inclusion de divertissement, le handicap se résume presque exclusivement à la déficience intellectuelle, pourvu qu’elle soit visible et joyeuse. Fut un temps, toute la lumière portait sur le handicap physique. Puis sur l’autisme. C’est le paradoxe cruel de notre époque : plus la visibilité crève le plafond des audiences, plus la compréhension réelle de leurs vies s’effondre. Le bruit médiatique autour de ces parenthèses enchantées étouffe les réalités structurelles. En fin de compte, plus on les montre sous cet angle étriqué, moins on les saisit véritablement.
Yanns – Clic clic pan pan (Musique du film « Un p'tit truc en plus », 2024 – Réal. : Artus)
La terrasse de l’afterwork se vide lentement, emportant avec elle le brouhaha des conversations oubliables. Le soleil décline derrière les buildings. Mon collègue finit son verre, l’œil vaguement humide, intimement convaincu d’avoir fait preuve d’une belle grandeur d’âme. Il éponge machinalement une goutte sur la table, avec le sentiment apaisant du devoir compassionnel accompli. Difficile de lui en vouloir frontalement, tant il récite à la perfection la partition que l’époque lui a glissée entre les mains.
De mon côté, je regarde fixement le fond de mon cola devenu tiède en cherchant un motif d’espoir. Le vertige des premiers mots prononcés est malheureusement toujours là, tenace et poisseux. Il va falloir bien plus qu’un road trip télévisé ou qu’un carton inespéré au box-office pour faire bouger les curseurs de représentations. Il faudra surtout « tellement de courage » pour faire redescendre « ses handicapés », un jour, peut-être, de cette satanée étagère à peluches.
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