Jeux de mains, jeux de médecins
Avant d'être des Jeux, les Paralympiques ont été un traitement médical obligatoire. En 1948, le neurochirurgien Ludwig Guttmann fait concourir ses patients paralysés, pour éviter qu'ils ne deviennent un « cas professionnel de charité ». Malick Reinhard retrace la naissance du mouvement paralympique.
Dans les préfabriqués en tôle ondulée de l’hôpital de Stoke Mandeville, au cœur de l’hiver 1944, la mécanique administrative s’organise dans le froid d’une salle de bains. Faute de bureau, la secrétaire du tout nouveau service des lésions médullaires tape ses rapports le long d’une baignoire en fonte, le cliquetis de sa machine résonnant contre le carrelage humide, tandis que les radiographies s’entassent dans une armoire en bois couchée à même le sol. Autour des lits de fer, la culture médicale des huit plantons détachés de l’armée britannique tient tout entière dans l’aveu de l’un d’eux : « à pelleter du charbon, mon bon monsieur ! » C’est pourtant là, dans les odeurs mêlées d’éther, de poussière de houille et de chair macérée du Buckinghamshire, que va s’élaborer l’une des plus méthodiques révolutions cliniques.
Jusqu’à cette date, une fracture de la colonne équivaut à un arrêt de mort à brève échéance, mesuré en semaines de décomposition lente. Au sortir de la Grande Guerre, le chirurgien américain Harvey Cushing estimait à 80 % la proportion de blessés médullaires emportés précocement par la pourriture de leurs escarres gangrenées ou le poison des septicémies urinaires. Classés « incurables », les corps paralysés sont alors relégués au fond des salles communes, abandonnés au spectre des urines stagnantes et des peaux creusées jusqu’à l’os. En quelques mois, le médecin de Stoke Mandeville va alors briser cette fatalité par une discipline de fer, avant d’exiger de ces mêmes corps qu’ils prouvent leur valeur en « redevenant utiles ».

🩺 Le médecin qui refuse la mort
L’homme qui prend les rênes de cette unité de 24 lits en février 1944 s’appelle Ludwig Guttmann. Neurochirurgien juif formé à Breslau (aujourd’hui devenue Wroclaw), en Pologne, dans l’ombre du professeur Otfrid Foerster, il a fui l’Allemagne nazie en mars 1939 après avoir été déchu de sa qualité de médecin par le régime hitlérien. Lors du pogrom de la « Nuit de Cristal », en novembre 1938, il avait ouvert en grand les portes de l’hôpital juif de Breslau aux fugitifs traqués, affirmant plus tard lors d'un entretien en avoir sauvé 60 de la déportation. Réfugié à Oxford, il est sollicité par le gouvernement britannique pour orchestrer la prise en charge des futurs soldats paralysés du Débarquement.
À Stoke Mandeville, Guttmann commence par faire voler en éclats les carapaces de plâtre qui étouffent les poitrines et masquent la nécrose des chairs. Il instaure un dogme absolu : infirmières et soignantes doivent retourner chaque patientes et patients toutes les deux heures, jour et nuit, en consignant chaque changement de position sur une fiche contresignée sous la lumière crue des veilleuses. Il assainit la gestion des vessies par une asepsie rigoureuse, posant les bases du sondage intermittent sans contact. Privés du confort mortifère du repos prolongé, les personnes infectées survivent, la peau cicatrise, et le taux de mortalité s’effondre de manière spectaculaire.
Mais préserver la peau ne constitue que le premier volet du système Guttmann. Dès la fermeture des plaies, le médecin transforme les couloirs de l'hôpital en gymnase et impose, comme il la nomme lui-même, « la dictature du mouvement ». Des courses frénétiques à l’habillage sont organisées au piquet du lit, les lourds ballons médicinaux s’échangent dans le choc des cuirasses thoraciques, et le chirurgien chronomètre le moindre geste de la vie courante. Celui que les patients et patientes surnomment bientôt « Poppa » fait régner une autorité paternaliste sans répit, rappelant à quiconque flanche qu’un lit ne saurait être gaspillé pour une personne qui refuse de travailler. L’objectif avoué est d’empêcher que le blessé ne se dégrade, selon ses termes de 1948, en un « cas professionnel de charité ».

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🔧 Démonter les fauteuils pour gagner en vitesse
Sous le joug de cette contrainte institutionnelle, les personnes hospitalisées ne demeurent pas de simples figurantes passives. Dès 1947, elles fondent la revue The Cord, un espace de papier et d'humour noir où s’invente la culture matérielle de la paralysie. Entre deux soins, Pat Theobald, privée de l’usage de ses mains, aspire la fumée d'une cigarette fichée sur un combiné porte-cigarette et cendrier, façonné au tour par sa camarade Bunty Noon. Sur le matériel médical, les bénéficiaires prennent également la main : contre la volonté des fabricants obsédés par la stabilité clinique, ils démontent à coups de clé anglaise les accoudoirs et les freins de leurs fauteuils de 30 kilos pour gagner en vitesse et en maniabilité.
Dans le couloir central du service, le jeu s’introduit d’abord de façon sauvage lorsque quelques bonhommes frappent un disque de bois avec leurs cannes de marche dans un fracas de métal et de roulettes. Le docteur Ludwig Guttmann saisit aussitôt la portée disciplinaire du geste et intègre le sport au traitement médical, prescrit, selon sa collaboratrice Joan Scruton, « comme prendre son médicament ». Le tir à l’arc s’impose rapidement comme la discipline reine : la tension de la corde muscle le haut du tronc, offre la mesure exacte de la trajectoire et s’exécute depuis un fauteuil roulant. Pour quelques-unes et quelques-uns, l'obligation médicale se mue en un plaisir sportif réel, bien que la décision de pratiquer demeure strictly inscrite au programme du service.
Le jeudi 29 juillet 1948, sous le ciel pâle du Buckinghamshire, seize archers et archères en fauteuil — quatorze hommes et deux femmes, dont Bunty Noon — font ployer leurs arcs face aux cibles installées sur la pelouse de l’hôpital. Ce concours fondateur oppose l’équipe de Stoke Mandeville à celle du Royal Star and Garter Home de Richmond. Le jour même s’ouvrent, à quelques kilomètres de là, sous le soleil de Wembley, les Jeux olympiques de Londres. La coïncidence offre, alors, une vitrine symbolique inédite. Pour la première fois, la compétition en fauteuil s’expose au regard du public et des autorités.

🛗 Rome, sans ascenseurs
L'événement grandit, à un rythme effréné. En 1952, l'arrivée de quatre vétérans néerlandais venus du centre d'Aardenburg confère au concours sa dimension internationale, avant qu'un comité directeur ne se constitue à Stoke Mandeville sept ans plus tard. Sous l'impulsion de « la dictature du mouvement » pratiquée par le docteur Guttmann, et dans la lignée de ces olympiades qui font tant rêver, le directoire décide de créer une compétition récurrente pour ces athlètes en fauteuil, sobrement baptisée « Jeux paralympiques ». L'année suivante, grâce au médecin italien Antonio Maglio, la neuvième édition du concours fraîchement rebaptisé franchit les frontières hospitalières pour s'installer à Rome, dans le sillage immédiat des Jeux olympiques. Ce rendez-vous réunit, selon les registres, entre 200 et 400 athlètes, toutes et tous bénéficiaires de fauteuils roulants et atteints d'une lésion médullaire.
Dans la Ville éternelle, pourtant, la célébration internationale se heurte à la poussière et aux pavés d'une capitale inadaptée. Les bâtiments du village olympique, dépourvus de rampes d'accès comme d'ascenseurs, contraignent des soldats italiens en sueur à hisser à bout de bras les athlètes et leurs lourds fauteuils le long des marches. Faute de salle couverte au complexe de Tre Fontane, les tournois de billard se disputent en plein air, sur une table spécialement acheminée depuis le Buckinghamshire, dans le bruit du vent mêlé à celui de la circulation romaine. C'est là que Margaret Maughan, jeune femme de 32 ans, remporte la première médaille d'or britannique au tir à l'arc paralympique — sans même le savoir sur le moment, puisqu'elle n'apprendra sa victoire qu'une fois réinstallée dans l'atmosphère étouffante de l'autocar du retour.

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Sous le spectacle fascinant des corps performants se consolide ce que l'historien français Henri-Jacques Stiker nommera la naissance de la réadaptation moderne ou le « modèle médical » du handicap : une logique de normalisation où la reconnaissance sociale « se paie du prix de l'assimilation, où l'on n'accepte la personne handicapée à la condition qu'elle fasse son possible pour se rapprocher de la “norme valide” ». Autrement dit, la porte s'ouvre, mais elle reste étroite, et il faut se contorsionner pour y passer.
Dès octobre 1948, d'ailleurs, une note du ministère du Travail britannique saluait le travail médical de Ludwig Guttmann, tout en constatant clairement que le reclassement professionnel effectif restait « très faible » et que cette situation était « préoccupante ». Le système fabrique ainsi la figure de l'athlète d'exception, sommé de prouver sa valeur économique et morale, tandis que les personnes dont l'état ne s'améliorerait pas restent invisibles au bord du terrain.
Les modèles de « production du handicap »
Définition. Selon ce modèle, le handicap est un problème individuel, physique ou mental, qu'il faut diagnostiquer, traiter ou compenser.
Origine. Cadre central de la médecine et des institutions de soin ; il structure encore largement la prise en charge du handicap dans les pays occidentaux.
Apports et limites. Il a permis d'importants progrès en matière de soins, de prothèses et de réadaptation. En localisant le handicap dans la personne, il laisse cependant de côté la question des barrières environnementales et sociales.
Définition. Selon ce modèle, le handicap résulte d'une interaction entre des facteurs biologiques (déficiences), psychologiques (vécu) et sociaux (barrières environnementales).
Origine. Introduit en 2001 par l'Organisation mondiale de la santé avec la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF).
Apports et limites. Il offre un cadre commun reconnu internationalement et intègre la part de l'environnement aux côtés de celle de la personne. Il est parfois jugé trop neutre par les militants, qui estiment qu'en mettant tous les facteurs sur le même plan il atténue les enjeux d'accessibilité et de discrimination.
Définition. Selon ce modèle, le handicap n'est pas dans la personne mais dans les barrières — physiques, sociales et culturelles — que la société dresse face à elle.
Origine. Forgé dans les années 1970-80 par les militants britanniques du handicap, puis adopté par de nombreux mouvements de personnes concernées dans le monde.
Apports et limites. Il a fait émerger les politiques publiques d'accessibilité et déplacé la responsabilité du handicap vers la société. On lui reproche parfois de minimiser la réalité corporelle des déficiences, qui peuvent occasionner souffrance ou limitations indépendamment de l'environnement.
Définition. Selon ce modèle, l'enjeu principal n'est pas la cause du handicap mais l'égalité des droits et la non-discrimination des personnes concernées.
Origine. Cadre porté par la Convention de l'ONU relative aux droits des personnes handicapées (CDPH, 2006), adopté par la plupart des associations de défense des droits.
Apports et limites. Il fournit un appui juridique pour les revendications d'égalité d'accès et de participation. Sa portée concrète dépend toutefois de la volonté politique et des moyens mobilisés pour appliquer les droits affirmés.
Vangelis – Chariots of Fire
⚖️ Le prix à payer
Le décalage traversera le siècle. Conçu pour de jeunes militaires masculins aux blessures stabilisées, le dispositif s'est longtemps structuré autour de la seule géométrie du fauteuil roulant, laissant hors champ d'autres réalités du handicap. Et lorsqu'un mouvement fait de la preuve sa monnaie d'échange, il finit par produire de faux billets : après les Jeux de Sydney en 2000, la fraude de l’équipe espagnole de basket-ball entraînera l’exclusion collective des athlètes ayant un handicap intellectuel durant douze années.
Reste la baignoire du Buckinghamshire, et la secrétaire qui tape ses rapports à côté, en 1944. Plus de 70 ans plus tard, l'image dit à la fois la fortune et l'ambiguïté de cette histoire : une poignée de personnes, dans un préfabriqué en tôle, ont arraché des milliers de vies à une mort annoncée. Elles y sont parvenues en exigeant de ces vies « incurables » qu'elles se lèvent, se battent et se montrent. C'est ainsi que l'on cesse d'être un cas de charité. C'est ainsi, également, que l'on devient redevable de sa propre survie.
Du 1er juillet au 19 août, « Fauteuils et chaises longues » raconte l'histoire du handicap à travers autant de récits méconnus, des plus étonnants aux plus réjouissants, d'une époque et d'un pays à l'autre. Une série estivale, à l'ombre des palmiers, pour y reconnaître, avec ou sans handicap, un peu de nous-mêmes et de notre époque. Découvrir la série
🤩 Vous appréciez cette série estivale ? Un petit geste, même symbolique, aide à la pérennité de cette infolettre et rend ce rendez-vous accessible à tout le monde — car une personne sur deux vivra le handicap au cours de sa vie. Connaître ces réalités, c’est aussi garantir votre qualité de vie si, un jour, le handicap sonne à votre porte. Merci du fond du cœur pour votre soutien !


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