Patriarcale est la Fourmi
En 1928, en Suisse, le canton de Vaud devient le premier territoire d’Europe à inscrire l’eugénisme dans la loi et autorise la stérilisation de certaines personnes jugées « malades mentales ». Le journaliste Malick Reinhard remonte le fil de cette politique méconnue.
À la mémoire de Charlotte Puiseux, pour qui la stérilisation des personnes handicapées n'a jamais été une option…
Pendant plus de 20 ans, les Suisses les plus aisés ont froissé sa bouille de paternel rassurant au fond de leurs portefeuilles sans y prêter garde. Imprimé sur l’ancien billet de 1 000 francs — la plus grosse coupure du pays —, de 1979 au début des années 2000, Auguste Forel fixait le monde avec l’assurance des savants universels. Psychiatre vaudois, sommité mondiale de la myrmécologie, militant antialcoolique et, selon de rares légendes, féministe, on le surnommait affectueusement « la Fourmi ». Mais, sous le noble apparat du savant honoré se cachait une architecture nettement plus poisseuse, celle d'un eugénisme assumé, théorisant la disparition des « races inférieures » et la neutralisation reproductive des pauvres et des « descendances tarées ». Une « hygiène sociale préventive » ; le symptôme d'une époque.
Forel meurt en 1931, mais il a puissamment armé les cerveaux. Le 3 septembre 1928, à Lausanne, en Suisse romande, le Grand Conseil vaudois, parlement du troisième canton le plus peuplé du pays, entérine l'article 28 bis de sa nouvelle « loi sur les maladies mentales ». Pas de bruits de bottes ici, juste le vote feutré de députés radicaux et socialistes persuadés de faire œuvre utile. Ce lundi de fin d’été, le canton de Vaud devient, alors, le premier territoire d'Europe à graver une loi eugénique de stérilisation des personnes en situation de handicap psychique ou intellectuel. Sans fracas, un État de droit s'est octroyé un pouvoir exorbitant. Il s'arroge le droit d'autoriser l'ablation de la fertilité d'un individu, sans jamais exiger son consentement.

✂️ Le tampon et le sécateur
La mécanique s'enclenche le 1er janvier 1929. C'est le triomphe de la bureaucratie sanitaire, l'avènement pur et simple de l'« État-jardinier » — en référence au « sécateur » qui stérilise ou castre les personnes concernées. Durant ces 57 ans d'existence, cette ingénierie sociale produit ce que l'administration fait de mieux : de la paperasse et des registres. Les archives cantonales exhumeront 378 demandes formelles adressées au Conseil de santé. Au bout de la chaîne d'experts, on décompte 187 autorisations administratives. Un rapport fédéral de 2001 estimera à « une centaine » le nombre de personnes effectivement opérées sur cette seule base. Une goutte d'eau par rapport aux gouffres industriels du continent. Un océan sur le plan moral.
Car, le texte de loi exige des experts une forme de voyance. L'individu visé doit être déclaré « incurable ». Surtout, la prévision médicale doit certifier, noir sur blanc, qu'il ne peut engendrer qu'une « descendance tarée ». Paradoxalement, la machine agit aussi comme un filtre procédurier obtus. L'État vaudois comptabilisera 191 refus, sur toute la durée d'application de la loi. En 1933, par exemple, des médecins retoquent une requête sous prétexte que l'hérédité du handicap mental d'une jeune femme de 19 ans est jugée « vraisemblable, non certaine ». Une bonne vieille surveillance morale suffira pour empêcher tout commerce charnel. Avec un sens de la mesure tout helvétique, l'État limite les pulsions de ses communes, de ses administrés et de ses tutrices et tuteurs légaux, mais légalise l'effraction des corps.

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🛃 Le bistouri pour péage
Qui trouve-t-on exactement dans les mailles de ce filet ? Le registre dessine une ligne de fracture implacable. On n'y croise pas une psychiatrie universelle, mais bien une sociologie de la misère. Les requêtes ciblent des femmes, dans 85,7 % des cas. Une meute de dossiers visant spécifiquement de jeunes femmes pauvres, majoritairement célibataires, placées en « asile pour aliénés » ou sous tutelle. Leurs grossesses illégitimes, ou leurs carnets scolaires erratiques, sont passés à la centrifugeuse médicale pour en ressortir estampillés « débilité mentale ».
Le bistouri, ce « sécateur » dont parlent les Vaudoises et Vaudois aux tables des troquets sur les bords du Léman, devient le péage d'une liberté étroitement surveillée. La loi n'exige pas le consentement de la personne concernée. Bien au contraire, on l'estime « hypocrite ». En 1939, lors de la première révision de cette législation, la commission parlementaire refuse net d'intégrer l'avis formel du patient ou, plus souvent encore, de la patiente. Selon les députés, un tel accord serait forcément fictif puisqu'accordé « sous l'empire de la contrainte ». Cynisme institutionnel assumé. Ici, on commence alors à marchander une ablation des testicules contre une sortie d'asile. Là-bas, une ligature des trompes contre le droit de se marier.
🏥 « Si j'acceptais, on me libérait de l'hôpital »
Le cas de Louise, rare visage de l'époque, suinte cette violence au goutte-à-goutte. Enfant battue, balancée d'hôpitaux psychiatriques en boulots domestiques ingrats, elle tombe enceinte de l'un de ses collègues à l'âge de 21 ans. Nous sommes en 1947. Son tuteur légal, alors, réclame dans la foulée une interruption de grossesse et une stérilisation, afin, une fois de plus,« d'éviter la prolifération d'une descendance tarée ». Pour le ponte qui s'occupe de la jeune femme, sa pupille est une « bonne fille », « travailleuse », de « très bonne volonté », mais « très retardée », « infantile », « boudeuse », ayant souvent « des accès de rage », et la stérilisation, pour elle, serait la « seule mesure préventive et efficace pour l’avenir ». Implacable.

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Louise finit par parapher elle-même une demande de ligature des trompes. Le piège parfait. Des décennies plus tard, au crépuscule de sa vie, la septuagénaire, avec un certain sens commun, crachera sa vérité, miroir déformant de ce prétendu choix, au micro de la Radio Télévision Suisse (RTS) — alors appelée la Radio Suisse Romande (RSR) : « Si j'acceptais, on me libérait de l'hôpital, si je refusais, j'y étais pour le restant de mes jours. »
L'opération de Louise aura lieu hors de la procédure stricte de la loi et de ses « garde-fous », la rayant de la statistique légale. La preuve tangible, peut-être, que les archives officielles ne mesurent pas tout le spectre des coercitions. À Genève, par exemple, canton voisin dépourvu de loi spéciale, les cabinets privés pratiqueront d'ailleurs « beaucoup plus » d'interventions dans la pénombre rassurante du colloque singulier — selon le rapport fédéral de 2001.

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🇸🇪 Stockholm sur les bords du Léman
La loi vaudoise poursuit sa longue carrière muette. La dernière autorisation formelle connue est tamponnée le 25 avril 1977. La disposition disparaît définitivement des écrans radars le 1er janvier 1986, avalée par l'entrée en vigueur d'une nouvelle « loi sur la santé publique ». Si les historiennes et historiens refuseront plus tard d'employer le terme d'« eugénisme à grande échelle », elles et ils consigneront une litanie d'irrégularités. Des enquêtes bâclées. Des tests de QI inadaptés. Une capacité de discernement méthodiquement piétinée chez des citoyennes marginalisées. Entre autres nombreux exemples.
Puis, vient la déflagration. Fin de l'été 1997. Le journaliste suédois Maciej Zaremba publie une série d'articles dans un quotidien du pays sur les stérilisations étatiques scandinaves. Le scandale rebondit sur les Alpes. La Suisse, déjà empêtrée jusqu'au cou dans la fange de l'affaire des fonds juifs en déshérence, voit les micros se braquer sur ses propres pratiques. Le Conseil d'État vaudois, gouvernement du canton, acculé par la pression médiatique internationale, ouvre ses registres sous scellés. Les chercheuses et chercheurs débarquent et font parler l'encre.
Georges Brassens – La mauvaise herbe
🫥 Un symptôme effacé
La lumière inonde la pièce, mais la réhabilitation s'enlise. L'élan politique se fracasse sur les murs de la capitale, Berne. Le 15 décembre 2004, le Conseil national, chambre basse du Parlement du pays, enterre un projet d'indemnisation destiné aux victimes de ces stérilisations. Deux jours plus tard, le Parlement adopte une loi tournée vers les interventions futures. Entré en vigueur le 1er juillet 2005, le texte maintient une exception encadrée : un mystérieux article 7 permet la stérilisation d'une personne de plus de 16 ans durablement incapable de discernement. Une enquête partielle auprès des autorités cantonales a recensé au moins 18 autorisations entre 2013 et 2023, sans permettre d'établir un total national exhaustif.
🗺️ La Suisse ne fait pas exception
La Suisse, toutefois, n’est pas une exception isolée : en 2024, le Forum européen des personnes handicapées recensait encore douze États de l’Union européenne (Allemagne, Autriche, Liechtenstein, République tchèque, Hongrie…), dont le droit autorise toujours certaines formes de stérilisation sans consentement personnel. Le vocabulaire a changé, les conditions se sont resserrées, mais la décision peut toujours échapper à la personne dont le corps est en jeu.
Aujourd’hui, l'« État-jardinier », a fini par remiser ses instruments (ou presque), laissant derrière lui les vies qu’il estimait être de « mauvaises herbes ». Auguste Forel, l’intellectuel qui prêchait la purification scientifique de la société, a lui aussi subi l’érosion implacable du temps. Son buste monumental de pierre, laissé longtemps dans les couloirs de l’université de Zurich, a été discrètement fichu au placard, dans les réserves d’art du canton suisse-allemand. Quant aux Suisses, elles et ils ont tourné la page, littéralement. Le violet du billet de 1 000 francs de la Banque nationale a fait place à l’anonymat. L’homme qui voulait dicter l’avenir biologique de son pays, lui, si férocement « féministe et antialcoolique », ne paie plus la tournée. Le symptôme s’est alors effacé. Mais la maladie, elle, a bien eu lieu.
Du 1er juillet au 19 août, « Fauteuils et chaises longues » raconte l'histoire du handicap à travers autant de récits méconnus, des plus étonnants aux plus réjouissants, d'une époque et d'un pays à l'autre. Une série estivale, à l'ombre des palmiers, pour y reconnaître, avec ou sans handicap, un peu de nous-mêmes et de notre époque. Découvrir la série
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