Résidents de la raie publique
Se laver, aller aux WC, autant de gestes intimes que les personnes physiquement dépendantes confient chaque jour à autrui. Dans une société valorisant la pudeur, Malick Reinhard s’intéresse à l’intimité des personnes en situation de handicap moteur. Un décryptage pour déshabiller nos préjugés.
Il est 6 h 30 du matin et une inconnue me déshabille. Elle a vingt-trois ans, c’est son premier jour, elle n’a pas encore appris où poser ses mains, et moi j’attends, nu sur mon lit, que la leçon commence. Dans n’importe quelle entreprise, un patron qui s’exhibe ainsi devant une employée du premier matin finirait devant un tribunal. Chez moi, c’est la clause du contrat, et c’est moi le patron.
Depuis la naissance, mon corps « appartient » à qui le lave. Nous vivons pourtant dans une société qui a fait de l’autonomie une religion, et de la pudeur un droit, celui de n’être touché par personne sans l’avoir voulu. Ce droit-là, je ne l’ai jamais vraiment eu. Mon intimité tient moins du jardin secret que de la place publique, et j’y reçois à longueur d’année.

🚿 À nu, deux fois par jour
Récurer un corps qui ne se lave pas — ou plus —, cela recommence au moins deux fois par jour, matin et soir, sans dimanche ni jour férié. En France, le barème de la Prestation de compensation du handicap (PCH) accorde en 2024 à la seule toilette jusqu’à 70 minutes quotidiennes, et l’Assemblée nationale du pays, dans une question écrite sur une personne tétraplégique, compte trois soins par jour, « évacuation comprise ». Pour qui dépend d’autrui, ainsi, dès le berceau, l’addition grimpe vite à des dizaines de milliers de mises à nu avant même la quarantaine.
Le vertige vient moins du nombre de toilettes que du nombre de mains. Le turnover, cette valse des contrats, ne faiblit jamais ; près d’un quart du personnel des établissements médico-sociaux français a plié bagage en 2023, selon la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA). La main qui savonne en janvier a de bonnes chances d’avoir filé en juin. Aucune étude ne tient le compte, mais à ce régime, une vie de dépendance se solde en centaines de corps différents penchés sur le même corps nu.

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Ces mains ont un profil social, celui d’auxiliaires de vie et de soignantes et soignants sous-payés, parfois d’un ou d’une stagiaire à peine majeure. L’économie de la santé carbure ainsi à la précarité, et en Suisse, en 2023, elle a mobilisé 68 707 personnes pour près de 476 000 bénéficiaires en 2024, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS) — un record d’heures abattues. Derrière chaque intimité exposée, un métier qui use ses troupes et un corps récuré presque à la chaîne. La pudeur, ici, se fracasse sur un planning.
🔒 Le luxe de fermer la porte
Notre époque a sacralisé la vie privée et promu la porte qui ferme au rang de droit de l’Homme. Elle confie dans la foulée ses gestes les plus intimes à des mains de passage, sans y voir malice. Le corps dépendant est l’angle mort de ce culte de l’« autonomie », celui à qui l’on prêche l’indépendance tout en lui retirant jusqu’au droit de s’essuyer seul. La pudeur, on l’apprend à ses dépens, est un luxe réservé aux corps qui peuvent se passer des autres.
On se croit à l’abri derrière sa porte. On ne l’est pas. En Suisse, 1,8 million de personnes vivent avec un handicap selon l’OFS (2023), soit une sur cinq ; en France, une sur sept selon la Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (DREES, 2021) ; en Belgique, faute de cadastre, aucun total ne fait consensus. Ces écarts disent surtout qu’on peine à s’entendre sur qui est handicapé, et jusqu’où. Reste une certitude : tôt ou tard, des mains étrangères laveront le corps que chacun barricade si bien, et le (gros) mot que l’on fuit inlassablement reprendra ses droits : l’interdépendance.

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🙅 Le droit de dire non
Reste une frontière que la dépendance ne devrait jamais emporter, celle du consentement. Se laisser laver par une personne croisée le matin même, pour simplement répondre à ses obligations, relève du nécessaire, et cela s’apprend en accéléré. Mais tout ne se vaut pas dans le long inventaire des gestes qu’on encaisse. Entre le vital et l’évitable court une marge étroite, et c’est là que loge le dernier gramme de pouvoir de qui ne peut rien faire seul.
Cette marge prend parfois un visage très jeune. Confier la toilette intime d’un adulte à un personne de seize ans, au seul motif qu’un planning l’a jetée là, ne devrait pas aller de soi, voire devrait révolter. Un corps dépendant n’est pas un terrain de stage, et une personne mineure n’a rien à faire dans cette intimité-là. Ce non-là est la dernière chose qu’on puisse encore défendre.

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La dignité ne loge pas sous les vêtements. Elle tient dans la voix qui autorise ou congédie quand toutes les mains s’affairent. Rendre leur pudeur aux personnes dépendantes est hors de portée, leur rendre le dernier mot ne l’est pas. Tout le reste n’est que gestion de planning.
Juliette Gréco – Déshabillez-moi
🎭 Sur scène, à poil
La dépendance transforme chaque corps en scène ouverte à demeure, sans billetterie ni rappel. En 1967 déjà, Juliette Gréco murmurait « Déshabillez-moi », le velours dans la voix, le désir dans le choix, à l'oreille d’une France qui voulait voir ses mœurs se dévêtir. Pour les corps dépendants, le déshabillage n’a rien pourtant d’une invite : c’est une ligne dans un tableur. Toute la distance tient dans ce mot que la chanson sous-entend et que la toilette piétine, le consentement.
Alors, la dernière fois que vous avez aperçu le séant de votre responsable hiérarchique, c’était quand déjà? Jamais (je l’espère pour vous), et c’est tout le privilège des gens qui peuvent se gratter le bout du nez. Le mien — de séant —, mes auxiliaires de vie ne le connaissent que trop bien, inventorié avant la signature du contrat et encore après sa résiliation. Direction d’entreprise à la lampe frontale, on recrute, on forme, on expose et on rouvre le rideau, demain, au clair de (ma) lune, à 6 h 30. Soyez à l’heure ; on ne vous attendra pas.
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