Masque ou crève
Au bistrot, dans le métro, dans la rue, tout le monde renifle et personne ne s’en inquiète. Sauf Malick Reinhard. Avec seulement 10 % de capacité respiratoire, le journaliste sait qu’un simple rhume peut le renvoyer aux soins intensifs… ou le tuer. Récit d’une journée automnale à s’en rendre malade.
« J’te fais pas la bise, j’ai chopé la crève ! » La formule a fendu la salle du bistrot avec l’aplomb d’une évidence, et je l’ai reconnue avant même d’en identifier l’auteur, comme on reconnaît une sirène d’ambulance au fond d’une rue. Six ans après 2020, voilà ce qu’il subsiste de nos réflexes de pandémie, une bise ajournée par savoir-vivre, puis le contagieux qui s’attable quand même, la conscience en paix et la goutte au nez.
À la table huit, un sosie d’Andy Warhol (lunettes aux montures transparentes, en équilibre sur l’arête du nez) se mouche, puis renifle, en sifflant, avec la constance répétitive de certaines des sérigraphies de son alter ego. En face, table six, deux copines se livrent un duel de pharmacopée à grands coups de sprays nasaux et de dragées phytothérapeutiques à la valériane, comme on dealerait quelques cartes Pokémon sur les escaliers du bahut.
Le serveur déboule sur ma droite, gauche et pressé, dépose ma boisson et réclame déjà son dû. Son patron vient de le renvoyer « se reposer » : il termine son service avant l’heure. « Tu dois avoir de la fièvre », m’a-t-il dit qu’on lui a dit. Ma collègue, toute de bienveillance, renchérit d’un « Vous avez raison, rentrez ! » délivré avec l’autorité d’une ordonnance falsifiée. Ça y est, elle est donc bel et bien de retour : la période froide et ses innombrables virus en tout genre.

🚇 Toutes les 7,5 secondes
Sur le chemin du retour, la veille sanitaire se poursuit à titre privé, sans mandat ni subvention. Depuis une bonne heure, mon auxiliaire de vie souffle fort et se racle le nasopharynx avec la régularité d’un métronome, toutes les 7,5 secondes, chiffre que j’ai pris la peine de chronométrer, faute d’avoir mieux à faire de mon angoisse. Il couve quelque chose ; je le vois, je le sens presque. Ce parfum-là, je le connais par cœur, c’est celui des absences imminentes — vous sentez, cette fraîche fragrance ?
Car, une ou un auxiliaire malade, chez moi, se décline en logistique bien avant de se traduire en symptômes. C’est à moi qu’il revient de dénicher une remplaçante ou un remplaçant à la roue levée, demain à 6 h 30, une heure et demie avant de partir travailler, quand d’autres se contentent de glisser une boîte de mouchoirs dans leur sac. Le virus n’a pas encore franchi le seuil qu’il a déjà réécrit mon agenda. Voilà le premier versant de la contagion dont on ne cause jamais au comptoir.

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Dans le métro, on me rejoue la même partition : un allegro en râles majeurs. Les masques s’y font rares, 2020 semble avoir été rangé avec les flacons de gel hydroalcoolique au fond d’un placard, et les passagères et passagers sniffent et toussent en canon. Moi, je transpire. J’en viens à me persuader qu’en retenant mon souffle quelques secondes, j’empêcherai le pneumocoque de mon voisin d’en face de franchir l’allée centrale. Rationnel, le garçon.
🎭 Le Malade (pas trop) imaginaire
Argan, le bourgeois de Molière, dans Le Malade imaginaire, se croyait à l’article de la mort et se portait comme un charme, au grand profit de Monsieur Fleurant, son apothicaire. Mon hypocondrie — ou plutôt ma nosophobie —, installée depuis quelques années, fonctionne exactement à l’envers, puisque mes peurs ont un dossier médical. Elle est née d’une pneumonie qui m’a conduit aux portes de « l’autre côté » et m’a enseigné, à la dure, ce que pèse une vulnérabilité pulmonaire. Il me reste aujourd’hui 10 à 12 % de capacité respiratoire.
Depuis cet épisode, un mal de gorge assorti d’un nez qui coule suffit à me glacer. Je me demande aussitôt si c’est reparti pour un tour de soins en réanimation d’ici quelques jours, et si la chance, cette fois, se montrera aussi prodigue. Le moindre prodrome (ce symptôme avant-coureur que la médecine guette comme un éclaireur) prend chez moi des allures de cellule de crise.

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Dans ces moments-là, mon cerveau brûle les étapes et file droit chez la notaire. Je cherche mon testament, puis les papiers de l’hypothèque mise sur le chalet de Vercorin, avec la fébrilité d’un homme qui range sa maison avant l’incendie. Puis je me reprends, à peu près. Mais, une chose est certaine : je ne veux plus tomber malade. Et, surtout, je ne peux plus tomber malade.
📅 Trois jours, trois semaines
Les yeux qui coulent, le crâne qui cogne, tout cela est pénible, certes, mais j’ose à peine m’en plaindre tant la doléance paraît futile. Chez moi, chaque infection augmente surtout la « chance » de mourir ou d’amputer pour de bon une part de ma fonction pulmonaire, ce qui donne au mot un goût amer de loterie truquée.
On appelle ça « un rhume », je préfère dire « la crève », qui a au moins le mérite de l’honnêteté. Dans mon cas, elle ne durera pas trois jours mais trois semaines, complications incluses dans la formule. Mon système immunitaire est parfaitement fonctionnel, mais évacuer ses sécrétions quand on n’a pas la force de tousser, c’est une autre histoire.

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Tout cela fait de moi le portrait sans retouche du parfait nosophobe — donc, aux aguets dès qu’un de ses ganglions enfles. En pleine saison des virus, je vois donc d’un fort bon œil le port du masque dans les espaces clos et étroits, ce qui suffit à me ranger parmi les passéistes. Tant pis pour les bouches qui s’en offusquent. Une partie de moi, du reste, leur donne raison.
Mes valeurs sociales me soufflent qu’une règle imposée à tous peut entamer la responsabilité de chacun, et je ne suis pas loin d’y souscrire. Mon instinct de survie, lui, tient la prévention collective pour un outil et n’a aucune intention d’ouvrir le débat. J’assume la part d’égoïsme, égocentré que je suis sur quelques petits pourcents de capacité respiratoire. Quand on respire à crédit, la philosophie politique attend son tour au guichet, j’imagine.
Alice on the roof – Malade
🚪 Après vous, Madame…
Arrivé à la maison, je croise la voisine. Elle me tient poliment la porte, un mouchoir cartonné par ses sécrétions dans le poing, puis éternue avec fracas, et une gouttelette de son mucus vient se poser sur ma main, là, bien visible.
Norbert Elias, ce sociologue allemand qui a raconté comment l’Europe a appris, siècle après siècle, à se moucher dans un tissu plutôt que dans ses doigts, aurait trouvé là une spécimen de choix. La civilisation des mœurs a fait son œuvre, mouchoir en main et porte tenue, et il ne lui manque plus que de garder ses microbes pour elle. Elle s’excuse.
En bon Helvète, le sourire aux lèvres et l’épouvante au cortex, je lui réponds gaiement : « Mais c’est moi qui suis désolé pour vous, Madame. Bon rétablissement… » Warhol sérigraphiait des boîtes de soupe ; l’époque, elle, tire à la chaîne des mouchoirs qu’on agite pour s’excuser plutôt que pour se protéger. Je m’essuie la main, puis je retiens mon souffle, par principe. Rationnel, le garçon.
🧪 Sciences et santé
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