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Fauteuil de chasteté

Moyennant rémunération, des assistantes et assistants sexuels offrent des moments d’intimité à certaines personnes en situation de handicap. En 2025, faute d’être assez nombreux, ces professionnels ont passé plus d’heures en déplacement qu’auprès de leurs bénéficiaires.

Fauteuil de chasteté
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Pour une heure de peau dans le Jura français, Maude P.*, assistante sexuelle formée par Corps Solidaires, association active en Suisse romande, comme en France voisine, avale sept heures de transports publics depuis son domicile genevois. Sur l’ensemble de l’année 2025, les quinze assistantes et assistants actifs de l’association ont ainsi cumulé 738 heures d’accompagnement intime pour 1 220 heures de bitume et de rail, selon son rapport d’activités daté d’avril 2026. Ce ratio ferroviaire en dit beaucoup sur une intimité reléguée aux confins de la logistique, en Suisse, où près de 1,8 million de personnes vivent avec un handicap, d’après l’Office fédéral de la statistique (OFS). Là où une application de rencontre promet un rendez-vous pour le soir même, les « bénéficiaires » de Corps Solidaires attendent un mois ou plus que le désir descende du régional.

Le rapport, prose associative sans fioritures, n’accorde qu’à un seul total son point d’exclamation, celui des heures de route, et cite dans la foulée Alice M.*, qui, côté français, met neuf heures pour gagner la Bretagne. L’année se résume à 133 personnes en situation de handicap visitées et 510 séances, des deux côtés de la frontière franco-suisse. Dans Brève rencontre, le mélo de David Lean (1945) où deux inconnus, mariés chacun de leur côté, s’éprennent l’un de l’autre au buffet d’une gare anglaise, le train servait de décor ; ici, il tient le premier rôle. Derrière cette arithmétique de chef de gare se lit une pénurie, et l’embarras d’une Suisse qui classe ce désir-là quelque part entre la santé publique et le tapin.

Femme aux longs cheveux châtains, vêtue de noir, assise dans un fauteuil roulant manuel posé sur un socle blanc et entièrement recouverte d’une bâche plastique transparente, le regard levé. Autour d’elle, dans une salle aux murs blancs, des couples en tenue de soirée noire s’embrassent et s’enlacent.
ChatGPT : "A woman in a wheelchair sits on a white gallery plinth, wrapped head to toe in clear plastic sheeting, displayed like an art piece, gazing upward. Around her, couples in black evening wear kiss passionately, ignoring her. Minimalist white gallery, cinematic lighting, muted tones, shallow depth of field."

🧮 « Même pas une douzaine »

« On n’est même pas une douzaine pour toute la Suisse romande. » La phrase est de Judith Aregger, présidente bénévole de Corps Solidaires, ancienne travailleuse du sexe certifiée assistante en 2009 puis titulaire d’un certificat universitaire genevois en sexologie clinique, qui connaît donc les deux rives du métier. D’où l’attente, et la mort de l’impromptu, puisque « la personne ne peut pas appeler ce soir et avoir un rendez-vous demain ». Tenus d’avoir un autre emploi, assistantes et assistants rechignent, ainsi, à sacrifier leurs week-ends, voire leurs vacances, et beaucoup rendent le tablier pour un motif que la présidente livre sans fard, celui de la personne qui « tombe amoureuse dans le privé ».

Encore faut-il que l’envie vienne de l’intéressé. Selon Judith Aregger, la demande émane souvent des mères, parfois des institutions, quelquefois de psychologues, et l’association connaît le vrai nom et le domicile de chaque « bénéficiaire », euphémisme maison pour client. Cette levée d’anonymat, assure-t-elle, en refroidit plus d’un. Reste le veto des tiers, tel ce curateur qui a enterré une assistance que l’institution, la référente et le médecin approuvaient.

La clientèle, elle, s’élargit. En 2025, elle allait de 22 à 99 ans et comptait, selon le rapport, 60 personnes avec un handicap physique, 23 avec un handicap psychique et 12 aux prises avec le grand âge, majoritairement des hommes hétérosexuels, mais aussi une dizaine de femmes et de plus en plus de personnes homosexuelles, non binaires ou transgenres. Le document, d’ordinaire comptable, s’autorise une seule généralité, « toutes et tous les bénéficiaires souffrent de solitude et de manque de vie intime ». Côté offre, plusieurs assistantes et assistants ont fait une pause cette année-là, temporaire ou définitive, ce qui a réduit, admet l’association, sa capacité à répondre à toutes les demandes.

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💸 « Ni de la charité ni de l’amour »

En Suisse, une heure d’assistance « coûte en général 150 francs », précise Judith Aregger, qui facture en outre 50 francs une première rencontre, déplacement en sus — si vous permettez l’expression. Le site de l’association, plus pudique, se garde d’afficher le moindre tarif, au motif qu’il s’agit d’« une rencontre privée et intime », dont le montant se fixe lors d’un « entretien préalable ». Le principe de la facture, lui, ne se discute pas. « C’est important que la prestation soit facturée, parce que ce n’est pas de la charité ni de l’amour. C’est à égalité », tranche la présidente, qui parle de « contrat » et de « don et contre-don », vocabulaire emprunté à Marcel Mauss, l’anthropologue de l’Essai sur le don (1925), pour une transaction que la loi, moins lettrée, range dans la prostitution.

« L’assistance sexuelle ferait beaucoup de bien à beaucoup de gens, même sans handicap. » — Caramela*, assistante sexuelle indépendante et travailleuse du sexe

Ce tarif fâche dans les deux sens, trop élevé pour qui vit avec « 300 francs d’argent de poche par mois », bien trop bas pour qui l’exerce, observe-t-elle. Elle en connaît le barème, elle qui gagnait 500 francs suisses l’heure du temps où elle était escort girl. Les escortes boudent donc l’assistance, « parce qu’elles doivent en vivre », et Corps Solidaires exige de toute façon de ses membres un autre gagne-pain, afin qu’ils n’aient pas à « fidéliser » une clientèle.

« Je n’ai jamais voulu me faire de l’argent en faisant de l’assistance », m’explique, de son côté, Caramela*, assistante sexuelle indépendante et travailleuse du sexe depuis le début des années 2010, dans la région de Neuchâtel, en Suisse, et dont les tarifs ne dépassent pas 300 francs de l’heure. « L’assistance sexuelle ferait beaucoup de bien à beaucoup de gens, même sans handicap », ajoute-elle.

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Reste à savoir qui règle l’addition. L’association ne prélève pas un centime sur les séances et vit du soutien du Département de la cohésion sociale du canton de Genève, de la Loterie romande, la loterie publique de Suisse romande, de la Fondation Sandoz, une fondation suisse, et de neuf communes genevoises. La solidarité paie volontiers le trajet, beaucoup moins la destination. L’heure elle-même reste en principe à la charge de qui la demande, sauf dans le canton de Genève pour les aînés, dont la fondation Pro Senectute rembourse les assistances.

✋ Obligatoire, encore moins

Depuis mes 16 ou 17 ans, on me la recommande comme on prescrit une cure, d’un « ce serait bien pour toi ! » lancé à moi et à mon exécuteur de la basse justice. À peine sorti de l'école obligatoire, je m’en indignais avec une grâce toute adolescente : « C’est un peu comme une pute… mais pour handicapés ». Sans trop savoir pourquoi, je n’ai jamais trouvé la perspective excitante, et, aujourd’hui encore, je n’y ai toujours pas eu recours, engagé depuis sept ans dans une relation où ma moitié est considérée comme « valide » aux yeux de la société. J’en reste convaincu, l’assistance sexuelle est une possibilité, pas une ordonnance, et obligatoire, encore moins.

Julien-Clément Waeber, lui, y a goûté, avant de s’en passer. « L’assistance sexuelle, j’ai pu en jouir, mais ça fait quelques années que je ne fais plus appel à ce service », me raconte cet ancien membre de SExualité et Handicaps Pluriels, association genevoise dissoute en 2022, qui trouvait « qu’on réduit très souvent la sexualité et le handicap à cette pratique uniquement ». Polyamoureux, il vivait alors sa sexualité « normalement », par applications de rencontre et forums interposés, sans prétendre qu’il soit toujours aisé de trouver des partenaires, « notamment des femmes ». Judith Aregger, elle-même, assigne à son association un but paradoxal pour un service, « que les bénéficiaires n’aient plus besoin des assistantes et assistants sexuels et que ces personnes puissent avoir une vie amoureuse épanouissante au sein de la société ».

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⚖️ La passe, le soin et la loi

Un jour, dans une institution, une interlocutrice a accueilli Judith Aregger d’un « ah, je suis heureuse que ce soit vous et pas une prostituée ». Raté. La présidente s’est formée précisément parce qu’elle était antérieurement prostituée, et voir l’assistance mieux considérée que le travail du sexe lui fait « mal au cœur ». « C’est injuste ! À votre avis, où sont allées les personnes en situation de handicap avant les années 80 ? » demande-t-elle, rappelant que les travailleuses et travailleurs du sexe ont toujours répondu à ce besoin. Caramela, elle, y voit une issue : « Il faut revoir notre définition et notre représentation de ce qu’est la prostitution ».

En Suisse, l’assistance sexuelle est « assimilée à la prostitution », rappelle Judith Aregger, et réglée canton par canton, à une exception près, celle du canton de Genève une fois de plus, dont la loi sur la prostitution de 2009 sort de son champ d’application « les assistants sexuels pour personnes handicapées au bénéfice d’une formation adéquate », un député libéral genevois y voyant alors, en toute modestie, une façon d’être « en avance sur la Suisse, qui elle-même est en avance sur le reste de l’Europe ».

En France, l’intermédiaire tombe sous le coup du proxénétisme et le client risque une amende depuis la loi du 13 avril 2016, ce qui n’a pas empêché Corps Solidaires d’y compter 120 assistances en 2022, et le plan gouvernemental du 18 février 2026 sur la vie intime des personnes handicapées a soigneusement contourné le sujet, jugé « extrêmement clivant » par la ministre déléguée au handicap d'alors, Charlotte Parmentier-Lecocq. La Belgique, elle, autorise depuis le 1ᵉʳ décembre 2024 les travailleuses et travailleurs du sexe à signer un contrat de travail, une première mondiale.

Marvin Gaye – Sexual Healing

🪞 Faire corps

Aujourd’hui encore, l’assistance sexuelle me questionne, profondément. Elle me renvoie frontalement à certaines limites imposées par notre vision contemporaine du handicap, à la peur et au dégoût que celui-ci peut susciter dans la séduction. Sans handicap, ferais-je corps avec une personne « comme moi », limitée physiquement ?

Pour celles et ceux qui la demandent, l’assistance reste une affaire de patience. En Suisse, pays de l’horaire cadencé où les trains repartent chaque heure à la même minute, le désir des personnes handicapées voyage encore sur réservation, avec un mois de préavis. Quelque part dans le Jura, quelqu’un attend une heure qui coûte sept heures de transports publics à celle qui la lui apporte. Comme quoi, même au paradis de l’horlogerie et de la ponctualité, le septième ciel peut être, parfois, à autant d’heures de transports publics.

*Nom connu de la rédaction

🤝 Avec les autres

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Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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