La Paraplaylist #2
Et si le handicap était un moteur de création ? De Hoshi à Ray Charles, de nombreux artistes ont transformé leur déficience en véritable marque de fabrique (ou pas). Malick Reinhard explore 5 de ces histoires méconnues dans une nouvelle « Paraplaylist ».
Il y a cette fatigue sourde, presque physique, quand on s'attend toujours à ce que vous soyez une leçon de vie sur pattes. Le complexe du super-handicapé. J'ai branché mes écouteurs l'autre matin en cherchant exactement l'inverse : le droit d'être banal, en colère, ou juste de faire du bruit. Pas de violons, pas de regards embués. Juste des corps qui grincent, qui flanchent ou qui bavent, mais qui finissent toujours par imposer leur propre tempo à la machine.
Dans la lignée de « Handic' & chill », que vous connaissez peut-être déjà, cette deuxième Paraplaylist n'est pas un énième plateau du Téléthon avec Nagui, Vianney, Kendji et Lara Fabian. C'est une virée dans les coulisses de la pop, du hip-hop ou de la soul, là où la pathologie et la différence ne sont pas des obstacles à surmonter, mais la matière première elle-même. La caisse de résonance.
De Hoshi à Ray Charles, voici une nouvelle sélection de 5 artistes en situation de handicap qui ont transcendé, transcendent ou transcenderont la musique d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

📱 Kittyy & The Class – I'm Not Remarkable (2025)
Kittyy & The Class – I'm Not Remarkable
Derrière ce qui est, à l'origine, une bande-son taillée sur mesure pour une publicité Apple, se cache l'anti-hymne par excellence. L'ultime doigt d'honneur au concept toxique de l'« inspiration porn ». Sur un tempo faussement désinvolte, la voix s'étire pour revendiquer le droit à la médiocrité, à la flemme, à l'ordinaire. Le vrai luxe, quand on vit avec un handicap, ce n'est pas d'escalader l'Everest en fauteuil, c'est qu'on vous foute la paix avec vos supposés exploits pour vous laisser être aussi moyen que votre voisine ou voisin de palier. C’est en tout cas ce que pense la firme à la pomme, qui a choisi de faire de cette chanson l’étendard de toutes ses fonctionnalités d’accessibilité.
☁️ Hoshi – Mauvais rêve (2023)
Hoshi – Mauvais rêve
Imaginez marcher sous un orage de grêle sans jamais pouvoir vous mettre à l'abri. Dans Mauvais rêve, Hoshi, 29 ans, dresse l'inventaire clinique et brut des coups que la vie lui a assénés, année après année. Sa maladie de Ménière qui lui grignote les tympans n'est qu'une des nombreuses pièces du puzzle. Sur un rythme qui s'emballe, elle y balance tout : sa naissance prématurée, le harcèlement scolaire, son homosexualité, le cyberharcèlement homophobe, les crises d'angoisse et l'isolement crasse de la célébrité. Le vertige n'est pas seulement auditif, il est existentiel. Elle ne réclame, cependant, aucune pitié ; elle crache ses fantômes au micro pour pouvoir enfin se réveiller.
🫀 Lucky Love – Masculinity (2023)
Lucky Love – Masculinity
Torse nu, gueule de dandy christique, et ce bras gauche qui s'arrête net sous l'épaule. Lucky Love, une petite trentaine au compteur, prend les vieux clichés poussiéreux de la virilité de la pop culture et les désosse en trois minutes. Avec Masculinity, on n'est pas dans la complainte du membre fantôme. Il utilise son corps asymétrique comme un manifeste esthétique, frontal. La voix est ample, le regard plante les spectatrices et spectateurs, et le manque devient soudain une présence magnétique. Il ne s'excuse pas d'être là ; il redéfinit simplement les codes de ce qui est beau, viril et entier, sous nos yeux un peu ébahis.
🏥 Ren – Sick Boi (2022)
Ren – Sick Boi
Un Gallois pâle en sweat-shirt, enfermé dans sa chambre, qui vous balance son carnet de santé à la figure. Avec Sick Boi, Ren, 36 printemps, transforme la maladie chronique (Lyme, dysfonctionnements immunitaires, errance psychiatrique) en un beat hip-hop anxiogène et frénétique. L'écriture est clinique, l'humour est noir poisseux. On entend les tics, l'épuisement, le système nerveux qui disjoncte. C'est brut, ça sent l'antiseptique et l'insomnie, et ça frappe avec la précision d'un scalpel.
🚪 Ray Charles – Hit The Road Jack (1960)
Ray Charles – Hit The Road Jack
On a tellement limé la platine avec sa musique qu'on a (presque) fini par oublier un détail de l’histoire : le type, au piano, avec ses grandes dents blanches et ses lunettes noires, ne voyait ni ses touches, ni son public. Sa cécité n'était pas une anecdote de biographie, c'était le laboratoire où il a développé la soul moderne. Dans Hit The Road Jack, il n'y a pas la moindre once de vulnérabilité. Il y a juste un groove titanesque, un dialogue cinglant, et un rythme qui vous prend à la gorge. Il a pris cette absence de vue, l'a retournée comme un gant, et en a fait une lumière si stroboscopique qu'elle continue de faire danser la planète entière soixante ans plus tard.

Découvrir le 1er numéro de la Paraplaylist…
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