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Rester sans voie

« Maman, un handicapé ! » La phrase surgit, lancée par un enfant. Sa mère lui demande de baisser les yeux. Le journaliste Malick Reinhard s’adresse aux parents qui esquivent les questions de leurs enfants sur le handicap et interroge cette fuite qui transforme une curiosité légitime en peur durable.

Rester sans voie
© Mondame Productions
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À la gare de Lausanne, ce matin-là, il y avait cette lumière de sous-sol morne, ces bretzels industriels qui feignent d’être sortis d’une boulangerie, l’humidité froide de l’aube qui colle aux galeries et, soyons exacts, cette vieille odeur de miction humaine venue rappeler que même le « génie helvétique » a ses limites. De partout, les trains entrent, les pas cognent, les annonces grésillent. Une gare, donc. Une machine à avaler des corps pressés.

Au milieu de ce vacarme ferroviaire, une phrase fend soudain l’air. Elle ne vient pas d’une cheffe ou d’un chef de train ni d’un panneau d’information ni d’un adulte suffisamment poli pour emballer son malaise dans du papier cadeau lexical. Elle vient d’un enfant. Sept printemps à son actif, au doigt mouillé. À peine plus haut qu’un distributeur de journaux, à peine moins fin qu’un réverbère, il me regarde, médusé, et, empli d’une certaine sagacité, hurle à sa génitrice : « Maman, un handicapé ! »

Dessin enfantin. Sur le quai d'une gare souterraine, une femme en manteau jaune, bouche ouverte et yeux écarquillés, avance en tenant par la main un distributeur de journaux bleu anthropomorphe. Celui-ci affiche derrière une vitre la une d'un journal titrée « THE DISABILITY TIMES », porte l'inscription « TIRER » sur le dessus. À gauche, un stand « Wetzel's Bretzels » avec les affiches « BRETZELS FRAIS » et « CHAUD ! SEL ! MIAM ! » ; à droite, des voyageurs en vêtements sombres et des panneaux « Voie 7 », « Voie 8 » et « Attendre ici » le long d'une rame à l'arrêt.
GPT-Image 2 : "Crayon illustration: a startled woman in yellow holds hands with a walking 'The Disability Times' newspaper box beside a subway pretzel stand."

🗞️ Un escamotage en règle

La panique. Saisie d’un effroi reptilien, la mère agrippe le bras du môme et le tracte loin de la créature, le sommant de baisser les yeux, de tracer sa route dans la foule. « Ne regarde pas ! » Un escamotage en règle. Comme s’il fallait effacer ce petit être, le faire disparaître dans l’indifférence avec la même certitude que la presse papier que sa silhouette de caisse à journaux est censée contenir. Quel abominable spectacle, en effet. Qui a bien pu laisser traîner cette « chose » au milieu des voyageuses et voyageurs de bonne famille qui n’avaient rien demandé ? Un infirme. Chevelu. Fortement chevelu. Et métis, par-dessus le marché.

Au coin des sous-voies, le temps se fige. J’éprouve une irrépressible envie de répondre à ce gamin. De lui parler. De communiquer. Bref, d’honorer la justesse de son observation. L’envie, aussi, d’alpaguer la mère terrifiée, à peine plus grande que sa progéniture, pour lui livrer le fond de ma pensée. Pas pour la reprendre, non. Pour lui expliquer. Nuance de taille, même si elle tient mal dans le tumulte d’un hall de gare.

« Personne en situation de handicap » : et si c’était vous, finalement ?
Pourquoi le mot « handicapé » est-il devenu si gênant à prononcer ? Le journaliste Malick Reinhard décortique cette crispation sémantique et ce qu’elle révèle de notre rapport à la vulnérabilité. Et si, finalement, vous n’étiez pas une personne « valide »… en situation de handicap ?

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Seulement, mes poumons, eux, ont choisi la sobriété syndicale. Ils ne couvrent pas le bruit des quais, les roulettes des valises, les conversations trouées par les notifications. Avec mes minuscules 12 % de capacités pulmonaires, la scène pédagogique du siècle va donc s’évaporer en un instant, entre deux annonces. « Entrée en gare du RER Vaud, direction Pully, Lutry, Vevey… » Mince ; le handicapé a raté à la fois son train et son moment de service public.

🚸 Le privilège absolu de l'enfance

Madame. Si vous saviez. La réaction spontanée de votre rejeton n’est pas seulement légitime. Elle est presque salutaire. Le journaliste à quatre roues que je suis vous l’assure : le privilège absolu de l’enfance, c’est ce droit de pointer du doigt et d’interroger le monde sans passer pour un voyeur malsain ou une « gauchiasse de journapute des mérdias mainstream ». Il a simplement fait ce que font les enfants quand les adultes n’ont pas encore installé des rideaux devant leur regard : il a posé le réel sur la table. « Un handicapé ! » C’est un début. À défaut d’être élégant, il est sacrément intelligent.

Transports publics et handicap : abandonné sur le quai malgré une réservation d’assistance
Malgré une réservation en bonne et due forme, Malick Reinhard reste cloué sur le quai de la gare, faute d’assistance de la compagnie de transport. Entre ironie et désarroi, il raconte ces humiliations dans un système ferroviaire où l’accessibilité reste un vœu pieux malgré les obligations légales.

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Le problème commence avec votre main qui le tire. Avec cette micro-panique transmise sans notice, ce réflexe de recul qui dit : ceci ne se regarde pas, ceci ne se demande pas, ceci se contourne, mon fils. Votre enfant ne repart pas seulement avec une interdiction. Il repart avec une méthode, un mode d’emploi. Devant le handicap, on baisse les yeux, on nie son existence et on accélère. Et vous n’êtes pas seule. Des parents, des enseignantes, des enseignants, des adultes pressés, gênés, vaguement paniqués, j’en ai croisé des cohortes : toutes et tous persuadés de protéger un enfant quand, en réalité, on lui apprend surtout à détourner le regard.

🦍 Nos vieux réflexes d’australopithèques

Mais voilà. Chère Madame, si vous jetez parfois un œil aux chroniques de « Couper l’herbe sous les roues » — laissez-moi en douter un instant —, vous n’êtes pas sans savoir que je vous pardonne à moitié. Votre terreur a des racines. Profondes, qui plus est. Elles existent, elles traînent dans nos vieux réflexes d’australopithèques, dans nos mythologies de corps cassés, dans l’idée sourde que la fragilité des autres pourrait contaminer notre petite illusion d’invincibilité. Et, vous savez, à moi aussi, même assis dans un fauteuil roulant qui prend toute la lumière, il m’arrive d’avoir peur de ces êtres mystérieux : celles et ceux qui ont l’audace de sortir durant les heures de pointe. Très bien. Les racines profondes, en revanche, n’obligent personne à arroser la plante.

Peur du handicap : l’origine inattendue d’une angoisse ancestrale
Notre peur du handicap serait une histoire vieille de deux millions d’années. C’est la thèse qu’explore Malick Reinhard dans une enquête qui le mène de son studio radio aux bancs d’Harvard, révélant notre angoisse inconsciente de perdre le privilège de la verticalité qui a forgé notre humanité.

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Sauf que la peur se traite. Son antidote porte un nom assez banal : l’information. C’est ici que je vous sors mon grand laïus de « journalope » de service (tendre synonyme de « journapute »), ce type qui s’obstine à croire à la vertu des mots et de la pédagogie. Mais, au-delà de cette profession de foi, c’est la créature en question qui s’adresse à vous. L’infirme-chevelu-métis. Un individu pourvu de capacités cognitives « ordinaires » — évitez d’interroger mes proches sur ce point, elles et ils pourraient instiller le doute — et d’une ouïe parfaitement fonctionnelle. Je vous entends, Madame. Et, surtout, j’entends votre fiston.

Ce « Maman, un handicapé ! », il a percuté mes tympans. Et je n’éprouve aucune pudeur à l’avouer : même craché avec l’innocence d’un enfant haut comme trois pommes, ce genre d’éclat finit par faire quelques dégâts. Par pure répétition. C’est blessant. Parfois révoltant. Ou juste atrocement irritant. Les jours varient. Ma sensibilité aussi. Mais, ça, encore, c’est un détail de l’histoire.

« Coucou toi ! » : comment la condescendance face au handicap me déshumanise au quotidien
Dans le charme factice d’un hôtel de montagne, Malick Reinhard raconte comment une simple tétraplégie le déshumanise quasi quotidiennement. Au détour d’une rencontre inattendue, il met en lumière la condescendance qui l’entoure, révélant les subtilités de nos interactions face au handicap.

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Le drame de cette séquence, ce n’est pas la fulgurance de votre garçon ; je l’en félicite presque, d’ailleurs. Ce qui me navre, ce matin-là, c’est votre parade, Madame. Cette panique muette face à un pestiféré, ce regard fuyant. Cet héritage poisseux que vous venez de transférer à votre marmot, qui s’empressera peut-être de le léguer aux siens. Et ainsi de suite. Et cætera. Et consorts. Et j’en passe.

Yves Duteil – Prendre un enfant

🦽 Le temps des réponses

Chères et chers parents, il va donc falloir vous armer de courage. On se croirait presque face à un chef d’État déroulant une conférence de presse maussade sur la situation au Proche-Orient, mais l’injonction tient : affrontez votre propre terreur. Osez stopper votre fuite. Présentez donc votre descendance à cet individu qui l’intrigue tant.

Vous savez, ce drôle d’énergumène roulant qui, ironie de l’histoire, a l’insigne chance de se laisser glisser sur le macadam souillé pendant que vous transpirez à grosses gouttes pour tracter votre distributeur de journaux récalcitrant dans la foule. Je mets ma main à couper, et le ciel sait qu’elle m’est précieuse, que la majorité des personnes concernées préférera mille fois une question candide à votre parade de l’évitement.

La scène a duré quelques secondes. Une mère, un enfant, une caissette à journaux, un homme en fauteuil, des bretzels trop salés et un train en approche. À la gare de Lausanne, comme partout ailleurs, d’ailleurs, les trains repartent toujours avec un petit quelque chose : de lourdes valises, des cafés tièdes, des gens en retard. Ce jour-là, l’enfant est peut-être reparti avec une peur bien rangée dans sa main. Il aurait pu repartir avec une réponse.

🤝 Avec les autres

Comment expliquer le handicap à un enfant ? Que devient l'intimité quand le corps dépend d'autrui ? Que change-t-il dans un couple, dans une fratrie, dans un cabinet médical ?

Avec NotebookLM, interrogez les articles de « Couper l'herbe sous les roues » sur nos liens, nos relations et nos sentiments.

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Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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