Handicapé cherche situation de handicap
Pourquoi le mot « handicapé » est-il devenu si gênant à prononcer ? Le journaliste Malick Reinhard décortique cette crispation sémantique et ce qu'elle révèle de notre rapport à la vulnérabilité. Et si, finalement, vous n'étiez pas une personne « valide »… en situation de handicap ?
Le sifflement strident de la buse à vapeur masque à peine l'instant de panique. Devant moi, au comptoir de ce coffee-shop surcoté, où l'on facture le lait d'avoine au prix du caviar, le barista transpire à grosses gouttes. Il arbore un chignon impeccable, des tatouages de marin et un problème sémantique majeur : il doit indiquer à sa collègue à qui apporter mon flat white.
« C'est pour le monsieur, là. Le… enfin, la personne en… situation de… ». Sa mâchoire se bloque, son regard fuit vers le plafond en quête du manuel de survie du parfait petit progressiste. Il n'ose pas lâcher ce mot de neuf lettres qui commence par un « H ». Le fameux, vous savez… Tout un film, fait de « cap » et de « pé », pour éviter d'offenser. Et moi, j'ai pitié. Cette tétanie lexicale, un peu comme le caviar au lait d'avoine, c'est devenu le parfum de notre époque. Une époque où dire « handicapé » — voilà, comme ça, c'est dit ! — est devenu presque aussi sulfureux que d'allumer une cigarette dans une étable.

🌫️ Ici le brouillard lexical
D'un coup, on a voulu gommer la rudesse du réel. À force de vouloir faire évoluer les mentalités, on a rangé le terme « handicapé » au placard des anglicismes ringards. Place à la sacro-sainte et très prudente « personne en situation de handicap ».
Pour m'extirper de ce brouillard lexical et comprendre ce qui nous arrive vraiment, j'ai décroché mon téléphone. Direction le Québec. Au bout du fil, Patrick Fougeyrollas. Anthropologue à l'Université Laval, il a fait de la construction culturelle du handicap son terrain de chasse privilégié.
Avec cet accent qui adoucit les concepts les plus arides, il balaie nos coquetteries de salon de thé. Oubliez les bons sentiments, l'affaire est mécanique. Il rappelle d'abord la définition de l'ONU : c'est l'interaction avec des « barrières extérieures » (escaliers, exclusion, manque d’accessibilité, etc.) qui bloque la pleine participation à la société d'un individu. Et pas la personne handicapée elle-même.

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« Il est essentiel de faire la différence entre les symptômes biomédicaux d’un handicap et la situation de handicap qui est causée par une société inadaptée », m'explique le chercheur avec une limpidité clinique. « Cette distinction permet de reconnaître et de valoriser la diversité établie. » On appelle cela le « modèle biopsychosocial » du handicap.
L'inversion de la charge se dessine lentement. Notre société crée le handicap. Ce n'est pas la chair ou l'esprit qui cloche en premier lieu, ce sont nos trottoirs qui sont trop hauts, nos écrans qui clignotent trop vite. L'usine à exclure tourne à plein régime et ratisse large : la skieuse effrontée provisoirement limitée par ses béquilles, le myope qui a brisé ses belles lunettes neuves et ne peut plus conduire, ou encore nos aïeux face au tout-numérique, sont de fait en « situation de handicap ».
Les modèles de « production du handicap »
Définition. Selon ce modèle, le handicap est un problème individuel, physique ou mental, qu'il faut diagnostiquer, traiter ou compenser.
Origine. Cadre central de la médecine et des institutions de soin ; il structure encore largement la prise en charge du handicap dans les pays occidentaux.
Apports et limites. Il a permis d'importants progrès en matière de soins, de prothèses et de réadaptation. En localisant le handicap dans la personne, il laisse cependant de côté la question des barrières environnementales et sociales.
Définition. Selon ce modèle, le handicap résulte d'une interaction entre des facteurs biologiques (déficiences), psychologiques (vécu) et sociaux (barrières environnementales).
Origine. Introduit en 2001 par l'Organisation mondiale de la santé avec la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF).
Apports et limites. Il offre un cadre commun reconnu internationalement et intègre la part de l'environnement aux côtés de celle de la personne. Il est parfois jugé trop neutre par les militants, qui estiment qu'en mettant tous les facteurs sur le même plan il atténue les enjeux d'accessibilité et de discrimination.
Définition. Selon ce modèle, le handicap n'est pas dans la personne mais dans les barrières — physiques, sociales et culturelles — que la société dresse face à elle.
Origine. Forgé dans les années 1970-80 par les militants britanniques du handicap, puis adopté par de nombreux mouvements de personnes concernées dans le monde.
Apports et limites. Il a fait émerger les politiques publiques d'accessibilité et déplacé la responsabilité du handicap vers la société. On lui reproche parfois de minimiser la réalité corporelle des déficiences, qui peuvent occasionner souffrance ou limitations indépendamment de l'environnement.
Définition. Selon ce modèle, l'enjeu principal n'est pas la cause du handicap mais l'égalité des droits et la non-discrimination des personnes concernées.
Origine. Cadre porté par la Convention de l'ONU relative aux droits des personnes handicapées (CDPH, 2006), adopté par la plupart des associations de défense des droits.
Apports et limites. Il fournit un appui juridique pour les revendications d'égalité d'accès et de participation. Sa portée concrète dépend toutefois de la volonté politique et des moyens mobilisés pour appliquer les droits affirmés.
C'est la grande illusion de la normalité : se croire définitivement du bon côté de la barrière. En réalité, le statut de « valide » n'est souvent qu'un sursis précaire. Prenez nos fameux open spaces, ces grands aquariums vitrés pensés pour la rentabilité. Avec leur brouhaha constant et leur éclairage aveuglant, ils fabriquent à la chaîne des employés en situation de surcharge sensorielle, contraints de s'isoler sous des casques ou dans des cabines antibruit pour simplement parvenir à travailler.
🗑️ Faut-il jeter le mot en « H » ?
Il faut pourtant reconnaître que cette élasticité du concept de handicap soulève un nouveau vertige. À force d'élargir la focale pour y faire entrer chaque vulnérabilité passagère de notre époque, on frôle le lissage pur et simple. Si absolument tout le monde finit par se retrouver « en situation de handicap » face à un système mal taillé, ne risque-t-on pas de noyer le poisson et d'invisibiliser celles et ceux dont les limites corporelles, sensorielles, psychiques ou cognitives sont permanentes ?

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Et, maintenant que « personne en situation de handicap » est bien intégrée dans le langage courant, faut-il pour autant jeter la « personne handicapée » aux oubliettes ? « Non, car ça ne veut pas dire la même chose », tranche l'anthropologue dans la nuance. « Il est à utiliser dans des contextes bien définis. Cela permet, entre autres, de désigner un groupe de personnes ayant des limitations soit plus significatives, soit plus persistantes, soit les deux. On l'utilise particulièrement dans le domaine de l'emploi. »
Alain Souchon et Laurent Voulzy – Derrière les mots
Un « valide » en situation de handicap
La nuance semble donc fine. Elle démontre que le handicap est d'abord circonstanciel. Pire — ou mieux (?) : les deux réalités peuvent parfaitement s'entrechoquer. « Cette configuration peut se présenter notamment dans la vie de quelqu'un dont le handicap évolue ou dégénère », poursuit Patrick Fougeyrollas. « À certains stades de son existence, par exemple, la personne "handicapée" peut donc se retrouver "en situation de handicap" dans son habillage, mais être encore parfaitement "valide" dans sa vie professionnelle. C'est votre cas, j'imagine… »
Il avait raison. Et, en raccrochant, cette idée de bascule m'a instantanément ramené à mon barista crêpé du café d'à-côté. Il ignorait sans doute qu'en bafouillant, tétanisé par son propre environnement social qui exigeait de lui une perfection sémantique hors de sa portée, il venait d'ériger sa propre barrière. Lui, pourtant si « valide » en apparence, sous son tablier en cuir végétal faussement tanné, était, l'espace d'un instant, en profonde situation de handicap.
🧠 Je roule, donc je suis
Faut-il dire « valide » ou « personne sans handicap » ? « Handicapé·e » ou « personne en situation de handicap » ? Quelle différence entre « intégration » et « inclusion » ?
Avec NotebookLM, interrogez les articles de « Couper l'herbe sous les roues » sur ce que le handicap fait au regard, au langage et à l'identité.
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