Un p'tit truc en trop
En l’espace de quelques jours, le journaliste Malick Reinhard est félicité d’être « malin, malgré [son] “p’tit truc en plus” », puis prié de quitter un concert. Entre paternalisme et exclusion, il raconte ce que le regard sur le fauteuil roulant interdit encore : être là, simplement.
Dimanche matin, sous une tente de kermesse bien dense. Il fait chaud. Très chaud. Trop chaud. Bref, un été, en 2026. Pendant une heure, j'ai animé l'une de ces tables rondes sur l’intelligence artificielle dans les médias, le genre de panel qui garantit quelques revenus supplémentaires aux journalistes avides (ou contraints) d'indépendance. J’ai proposé à quatre collègues experts de s’exprimer sur l'overfitting, le deep learning, les biais algorithmiques et le data mining. Des barres journalistiques — game-changing. L'air manquait d'oxygène, mais le jargon, lui, volait haut. Très haut. Trop haut.
L'heure écoulée, on m'aide à quitter l'estrade. Les scènes n'étant que rarement accessibles, l'opération exige d'empoigner mon fauteuil roulant et de me porter vers le sol, à la manière d'un pape sur sa sedia gestatoria — toujours pratique pour rester discret. L'atterrissage s'effectue au milieu des reliquats de fumée blanche et je me retrouve noyé dans la foule, en plein exercice de « public relation ».
J’échange affablement quelques mots avec une auditrice. Pendant ce temps, un homme, la petite trentaine, patiente sur ma gauche. Il veut me parler et semble impatient. Il trépigne et lance des sourires suspects par-dessus l’épaule de mon interlocutrice. L’échange terminé, il s’avance avec la confiance de celui qui détient une révélation.

🍿 Le truc en plus
Il décline son identité succinctement et me lance, sans la moindre palpitation : « En fait, vous êtes plutôt malin, malgré votre "p’tit truc en plus". » Mon sourcil droit effectue une ascension involontaire. Ma joue gauche se crispe. Le cerveau turbine à vide pendant une demi-seconde. Une comédie française en guise de compliment ; faut-il cogner ou sourire ? Le réflexe helvétique du consensus l'emporte. Dans un sourire d'autodéfense, je prétexte l'incompréhension. « Excusez-moi, mais je ne comprends pas… »
L’homme précise alors sa pensée avec l’indulgence d’un maître d’école : « C’est même pas une blague ! Je veux dire que pour une personne handicapée et en chaise roulante, vous êtes plutôt… brillant, quoi. » Le volume de ma voix peine à franchir la barrière sonore de la foule. Je tente tout de même de lui signifier le caractère erroné de son postulat. Je lui suggère qu’il n’a probablement pas croisé beaucoup d’individus identifiés comme handicapés dans sa vie quotidienne.

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Sans quoi, il aurait remarqué que le quotient intellectuel ne s’évapore pas par miracle au simple contact de l’assise d’un fauteuil. Pour amortir le choc frontal, j’ajoute qu’il est paradoxal d’associer un prétendu « truc en plus » à une case en moins. La boutade rebondit sur un mur. Je lâche un rire jaune, cette contraction faciale saccadée qui signifie l’envie irrépressible de fuir la conversation. Il met fin à son propre malaise et tourne les talons. Et moi, je passe la journée à me dire « Ah ouais, on en est encore là ! C’est donc ça que se disent certaines personnes, en 2026, lorsqu’elles voient une personne handicapée prendre simplement la parole sur autre chose que son handicap ».
💨 Arôme vanilla-carabacco
L’incident aurait pu s’échouer dans le tiroir des anecdotes d’un dimanche caniculaire. Mais la réalité bégaie toujours. Deux jours plus tard, le décor change. Une scène extérieure, un concert estival, un volume sonore assourdissant. Je stationne au ras du garde-corps de la terrasse du festival. L’avant de mes baskets dépasse des barreaux de quelques centimètres, pendouillant dans le vide. À ma gauche, mon ami se tient debout.

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À ma droite, un quatuor de quinquagénaires a pris racine. Deux hommes, deux femmes et autant de verres de spritz calés sur la balustrade. L’un des membres du groupe tète frénétiquement sa cigarette électronique. Je me situe à la hauteur géographique idéale pour avaler la totalité de ses rejets vaporeux. L’étiquette de sa fiole, posée près de l’alcool orange, annonce : « Saveur vanilla-carabacco. »
Quelques minutes avant les premières notes, une agitation traverse le groupe de quinquagénaires. Je règle mon tympan sur leur fréquence, appelé par une triste intuition. L’une des femmes dégaine la première : « Mais y’a pas normalement une place où ils peuvent aller, les handicapés ? » L’amateur de tabac virtuel exhale sa fumée melliflue en direction de mon visage. Il opine du chef, s’érigeant soudain en expert de l’inclusion spatiale : « Ouais, c’est vrai. Je crois. Faut qu’il aille. Il a rien à faire là [sic]. » La sentence est lâchée. « Il [n']a rien à faire là. »
🚚 Tel un carton tombé du camion
L’homme ingurgite une gorgée de son cocktail. Il pivote vers mon ami, situé de l’autre côté de mon fauteuil. La manœuvre l’oblige à se pencher au-dessus de moi. Il écrase tranquillement sa panse de bon vivant sur mon avant-bras, ravalant ce dernier au rang d’obstacle naturel. « Eh, Monsieur, faut pas le laisser là, votre... votre... votre personne à mobilité réduite [sic]. Il est pas bien là, il va avoir peur du bruit et il va s’ennuyer. »

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Le nez toujours au-dessus de ma tête, il poursuit son offre de service. « Vous devriez l’amener à l’endroit où il y a des gens qui peuvent le prendre en charge pour regarder le concert. Y’a un endroit pour ça. » On la connaît, cette fausse empathie. Celle qui se traduit aussi par : « Votre petit handicapé, là, c’est un intrus dans mon quotidien. Et je n’ai pas très envie de voir ça ici, parce que ça me renvoie à mes propres limites, à ma peur de vieillir, de perdre en autonomie, puis de mourir. » Mon cœur s’emballe. L’estomac se tord. J’ai la nausée. Moi, d’ordinaire si placide et insoucieux, je suis foudroyé par une colère inédite qui me paralyse la trachée.
La sono recrache ses premiers larsens. L’intervention orale m’est interdite par manque de coffre. Mon ami décline poliment la proposition d’évacuation ; non, c’est bien ici que nous voulons être. Le fumeur de vanille insiste, persuadé d’œuvrer pour le bien commun : « Si vous voulez, on peut l’amener ensemble et je vous aide à trouver où c’est, et vous pouvez le déposer. Ce sera aussi mieux pour vous, Monsieur — comme ça, vous pourrez regarder votre concert tranquille. » Les haut-parleurs explosent, noyant la fin de sa phrase. Je hurle le prénom de mon ami. Trois fois. Sans même m’enquérir du résultat.
Kavinsky – Outsider
🅿️ Basses sur l'asphalte
À la faveur d’une baisse transitoire des décibels, habitué, il m’entend et se penche sur mon épaule, regardant le concert devant lui. Je prononce un ordre de repli immédiat. « On retourne à la voiture, on écoutera depuis les parkings, j’en ai marre, je suis désolé, lui dis-je, abattu. J’aurais été un carton tombé du camion, le type aurait utilisé exactement les mêmes mots. » Je lui conte la violence de la séquence, l’épuisement de justifier sa simple présence dans l’espace public. « Avant-hier, j’étais un singe savant. Ce soir, je deviens un paquet encombrant qu’on enjambe pour parler à son propriétaire. Dans tous les cas, je ne suis jamais à ma place. »
Nous quittons la terrasse, laissant le quatuor à ses spritz et à sa certitude d’avoir évité le pire. Celui qui dérange a fini par s’effacer pour ne plus être dérangé. La parenthèse s’est refermée sur le bitume tiède. J’ai écouté la totalité du concert, calé contre la portière de la voiture, la carrosserie transmettant les secousses de la basse jusque dans mes viscères. Le regard fixé sur les lignes blanches du sol, j’ai fini par presque apprécier le moment.
Loin du data mining et de l’overfitting des tables rondes du dimanche, la véritable place assignée se trouvait simplement là. À l’extérieur du périmètre, reléguée sur l’asphalte. Un algorithme social — fait tantôt de rejet, tantôt de glorification malsaine — qui boucle à l’infini. Il s’exécutera à l’identique demain. Et après-demain. Et ainsi de suite. Aussi longtemps qu’aucune correction n’aura patché le système. En attendant cette mise à jour de la conscience, cela restera insupportable. Très insupportable. Trop insupportable.
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