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À l’abri des bonnes intentions

En 2026, qui oserait, décemment, se dire « contre » l'inclusion des personnes handicapées ? Personne. Et si c'était justement le problème ? Le journaliste Malick Reinhard observe comment ce « concept mobilisateur » nourrit tous les discours quand le réel, lui, ne bouge pas.

À l’abri des bonnes intentions
© Mondame Productions
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La salle sentait le café filtre éventé et la bonne conscience. Vous connaissez ce parfum. C’est celui des colloques d’entreprise consacrés aux politiques de responsabilité sociale. Près du buffet, une horde de cadres supérieurs, ayant troqué leurs richelieus patinés pour des Stan Smith blanches histoire de faire décontracté, hochent la tête avec une gravité étudiée devant un écran tactile géant. La dalle projette l'image d'une athlète paralympique fendant l’air sur sa lame en carbone, le regard perçant la fatalité. L’assemblée frissonne d’une admiration pâteuse devant cette scène inspirante et strictement gratuite.

Je regardais cette mer de nuques attentives en me demandant à quel moment l’arnaque s’était banalisée à ce point. Car, l’escroquerie est brillante, systémique, exécutée à ciel ouvert. Le tour de passe-passe repose sur une abstraction que nul ne saurait attaquer de front. Le mot est lâché, comme une bombe à fragmentation lente : le consensus.

Scène en figurines de pâte à modeler. À gauche, un homme noir en fauteuil roulant, sweat violet à capuche, regarde vers la droite. Un large escalier de pierre sans rampe d'accès, drapé de tissus et de rosaces mauves, le sépare d'une rangée de six personnages en tenues soignées qui brandissent chacun une pancarte « POUR L'INCLUSION ! », la main sur le cœur et le regard tourné vers le haut. Guirlandes de fanions et confettis complètent le décor de cérémonie.
Gemini (Nano Banana 2) : "Claymation / stop-motion style. A man in a wheelchair, sits at the bottom left, looking right. In front of him, a wide grey stone staircase with no ramp, draped in purple ribbons and rosettes, blocks his path. Behind the stairs, a row of six smiling well-dressed people, hands on hearts, each holding a sign reading "POUR L'INCLUSION !". Festive hall: bunting, confetti, a podium, warm spotlights, deep blue background. Cinematic, shallow depth of field."

🌍 Un plébiscite mondial vidé de sa substance

Dans la mécanique des discours publics, de la rhétorique, le handicap s'est imposé comme un concept mobilisateur de premier ordre. Les statistiques mondiales lui confèrent d'ailleurs une puissance de frappe inédite : avec 1,3 milliard de personnes directement concernées, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS) — et la probabilité « qu'un individu sur deux connaisse une forme d'incapacité au cours de sa vie » —, l'enjeu se veut universel. C'est une bannière fédératrice, plus communément appelée « l'inclusion », sous laquelle la société se range avec empressement.

Mais à force d'être manipulé dans les discours en tous genres, le terme a été siphonné de sa substance. Il est devenu un conteneur sémantique tiède, dans lequel, de gauche à droite, on entasse de grandes déclarations humanistes pour s'assurer de ne froisser personne. La diplomatie internationale, elle, l'illustre à merveille : la Convention de l'ONU sur les droits des personnes handicapées (CDPH) a été ratifiée par plus de 190 États. Un plébiscite absolu. Mais en voulant englober tout le monde, l'idée a perdu ses dents. Magnifique sur le papier, le concept résonne de manière irrémédiablement creuse sur le terrain. C'est une incantation vide de sens politique.

Quelle différence entre…

🥋 Le confort d'un combat sans adversaire

En 1963, le politologue américain Donald Stokes avait déjà théorisé cette anomalie sous l’appellation d’« enjeu de valence » (valence issue). Bref, le rêve absolu de toute équipe de campagne politique : un sujet magique sur lequel aucun adversaire n’a intérêt à ferrailler. Personne ne milite pour augmenter le nombre d'accidents de la route.

De la même manière, aucune élue ni aucun élu sain d’esprit ne montera à la tribune un matin pour hurler : « À bas les handicapés ! » Contrairement aux débats sur l'immigration, l’identité de genre ou les orientations sexuelles, qui fracturent immédiatement l'échiquier politique, la question accommode plus ou moins tous les camps. La gauche y défend son combat historique pour l'égalité. La droite l'assimile sans heurt au nom d'un héritage judéo-chrétien, valorisant la charité et la compassion envers les plus vulnérables — les victimes de la guerre sont particulièrement valorisées.

Le vide contradictoire profond génère une compétition d’affichage moral. On distribue des cordons avec des tournesols. On célèbre la neurodiversité sur les réseaux sociaux. On réalise des blockbusters avec quelques trisomiques sympathiques. On pare le logo de son entreprise d'un violet « zinzolin » tous les 3 décembre. Modifier la charte graphique de la boîte prend cinq minutes. Revoir les cadences de production, verser des rentes décentes ou financer une véritable désinstitutionnalisation chiffre vite en millions.

« Handiwashing » : le double jeu des entreprises face au handicap
Le 3 décembre, Journée internationale des personnes handicapées, les entreprises se parent de violet, se disant soudain « inclusives ». Malick Reinhard décrypte ce « handiwashing » : une communication de façade qui peine à masquer une réalité peu reluisante et renforce les stéréotypes.

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🐑 L'illusion de l'action collective

Cette concorde de façade agit comme un puissant anesthésiant. En évacuant le débat contradictoire, elle fige l'action. Si l'ensemble de la classe politique et économique jure que l'accessibilité constitue « une priorité », la responsabilité des retards se dilue. L'urgence se dissout dans la bienveillance. L'enjeu finit régulièrement relégué au rang de cause associative inoffensive, célébrée lors de quelques journées, qui, dans l'absolu, ne modifient qu'à la marge le quotidien des principales et principaux concernés.

Logiquement, un tel constat devrait engendrer une mobilisation massive. Alors, pourquoi rien ne bouge ? Le sociologue français Gérald Bronner, lui, aime parler d'un « paradoxe de l’action collective » : « Face à un sujet qui génère autant d'accords de principe, chacun suppose que la collectivité s'en charge et attend que le voisin agisse. Et plus le pays dispose d’une économie et d’un PIB importants, plus ce paradoxe est fort. ». Transposé à la société entière, cela donne un effet spectateur à grande échelle. On s'en remet à une collectivité abstraite, et l'on attend sagement que la voisine, ou le voisin, règle le problème. Pour Gérald Bronner, « l’inclusion s'arrête souvent très exactement là où commence le tableur comptable. »

En Suisse, l'école inclusive est « un échec » pense le président de la droite libérale
Le président du PLR, Thierry Burkart, a (re)mis le feu aux poudres en déclarant que « l'école inclusive a échoué ». Un pavé dans la mare qui relance le débat sur l'inclusion des enfants en situation de handicap. Le conseiller aux États a répondu aux questions de Malick Reinhard.

🔄 L'inertie à l'épreuve des faits

En Suisse, par exemple, le Parlement a voté une loi sur l'égalité il y a plus de vingt ans. Le taux de pauvreté des personnes fortement limitées dans leur santé y frôle pourtant les 26 %, près du double du reste de la population ; la faute, selon les milieux de l’inclusion, à un marché de l’emploi réfractaire à l'embauche de personnes handicapées. De son côté, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) mesure un écart de taux d'emploi entre les personnes valides et celles en situation de handicap plafonnant à 27 points à travers les pays développés.

Toujours dans mon petit pays, l’« Initiative pour l’inclusion », lancée en 2024 par une poignée d’associations de défense des personnes handicapées, tente, alors, de forcer l'agenda politique devant ces blocages toujours enrobés de bonnes intentions. Le texte demande d’inscrire dans la Constitution « l'égalité de droits et de faits pour toutes les personnes handicapées ».

Là encore, concept mobilisateur oblige, le Gouvernement reconnaît qu’une telle mesure est « nécessaire », bien sûr. Mais il recommande, malgré tout, à la population de la rejeter, estimant celle-ci « trop large » et sujette à « des coûts disproportionnés ». À la place, les sept ministres proposent un contre-projet indirect, jugé, lui, « trop timide » par les associations de personnes handicapées. Le peuple tranchera cette question dans les deux prochaines années.

Jacques Dutronc – L’opportuniste

👤 Le dos tourné au réel

J’ai quitté le colloque avant la fin du diaporama qui fout les larmes. Dehors, sur le parvis du centre de congrès, la voirie imposait ses contraintes habituelles. Un homme manœuvrait avec insistance les roues de son fauteuil pour franchir un trottoir mal abaissé. Il fixait l'arrêt situé à quelques mètres, essayant d'attraper un bus en retard.

À deux pas de cet obstacle, les cadres en baskets blanches tiraient sur leur vap — arôme cactus-framboise de Bucaramanga en ajustant fièrement leur badge d'accès. Absorbés par quelques discussions sur le programme de la prochaine journée de la diversité et leurs « insights actionnables », chacune et chacun tournaient le dos au trottoir. À l’intérieur, la boucle de l’athlète paralympique tournait toujours sur l’écran. Et l'homme en fauteuil ? Il rata son bus, de peu. Fichu trottoir.

🤝 Avec les autres

Comment expliquer le handicap à un enfant ? Que devient l'intimité quand le corps dépend d'autrui ? Que change-t-il dans un couple, dans une fratrie, dans un cabinet médical ?

Avec NotebookLM, interrogez les articles de « Couper l'herbe sous les roues » sur nos liens, nos relations et nos sentiments.

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Journaliste, Malick Reinhard vit avec une maladie qui limite considérablement ses mouvements. Dans Couper l’herbe sous les roues, le Suisse propose chaque semaine analyses, témoignages et enquêtes sur le handicap, une réalité qui concerne une personne sur deux au cours de sa vie.


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