Cheval de loi
En février 1973, à Trieste, un cheval bleu de papier mâché quitte l'enceinte d'un hôpital psychiatrique, poussé par ses internés. Le journaliste Malick Reinhard raconte cette drôle de révolte qui allait malgré tout précipiter la chute des asiles italiens.
Il est midi. Sur la grande terrasse balayée par les vents du pavillon P de l’hôpital psychiatrique de Trieste, la peinture sèche à peine. Un azur brutal, tartiné ce matin de février 1973, à mains nues, par des dizaines de pensionnaires sur les flancs d’un destrier en papier mâché qui toise l’assemblée de ses trois mètres de haut. Face à la bête, Mario, un ouvrier interné qui s'était récemment écharpé avec Franco Basaglia, le nouveau directeur de l’établissement, lève le menton. Les carnets de bord du personnel de l'asile italien capturent l'instant, grandiloquent et minuscule : « Ecco il significato dell’azzurro. La libertà del cielo. » « Voilà ce que signifie le bleu. La liberté du ciel », traduction nôtre. Le ciel est vaste, c'est entendu. Le problème, c'est que la porte du pavillon est beaucoup trop étroite. L'équidé géant, prénommé Marco, reste coincé.
L'impasse n’est pas qu’architecturale. Dans le ventre volontairement creux de la bête, les personnes avec un handicap psychique de San Giovanni entassent depuis la mi-janvier des bouts de papier, des mots, des suppliques. Rosina, enfermée ici depuis plus de trente ans sans que quiconque s'enquière de son avis, y a glissé sa part. On réclame un salaire, une paire de chaussures neuves, le droit de revoir la mer ou de simplement déambuler en ville. L'animal en cellulose, gonflé à bloc par les désirs atrophiés de la population asilaire, est un monstre prophétique. Il annonce ce que l'État italien mettra cinq longues années à graver dans le marbre d'une loi : les cadres bâtis pour garder la « folie des autres » sont devenus trop étroits pour l'époque.

🐴 La retraite d'un vieux bourrin
Pour percer l'allégorie, il faut avant tout exhumer la bête de somme originelle. Le vrai Marco n'a rien d'une métaphore sculptée. C’est un cheval de trait bien en chair qui tracte la charrette du linge sale et des épluchures de cuisine entre les pavillons de l’hôpital depuis 1959. En 1972, l’administration le juge inapte au service. L'abattoir lui tend les bras. C'était sans compter sur les patients de l'atelier d'écriture, éditeurs d'un canard ronéotypé baptisé Blip Blip — en hommage aux bipeurs des médecins. Le 12 juin, ils expédient une missive au président de la province, signée « Marco Cavallo, via San Cilino 16 », revendiquant treize ans de labeur et proposant de racheter l'animal. La bureaucratie vacille. Un pharmacien met la main au portefeuille et le vieux bourrin échappe au couteau.
La blague potache mute en projet d'envergure à Noël, sous l'impulsion du dramaturge Giuliano Scabia et du sculpteur Vittorio Basaglia, cousin du directeur de l'asile. Le Laboratorio P, planqué dans un pavillon désaffecté, lance le chantier à la mi-janvier. Angelina, une résidente âgée, crayonne un canasson quadrillé et lâche la consigne au vol : « Facciamo un cavallo. » Faisons un cheval. Contrairement à la mythologie troyenne, l'ossature de bois et de grillage ne dissimule pas de fantassins armés, mais des envies de vie sociale. L'œuvre dynamite le protocole clinique. Médecins, personnel soignant, artistes et personnes internées pataugent de concert dans la colle pour donner corps à Marco.

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🚪 Échappée sur le bitume
Retour à ce midi de février. Sur la terrasse, face à la bête entravée par le chambranle, le verdict de Giuliano Scabia tombe, expéditif : faute de pouvoir passer avec le cheval, défonçons les portes. Un banc de fer se mue en bélier de fortune. À la force des bras, la petite troupe pulvérise les montants de trois encadrements du bâtiment. L'obstacle suivant se dresse à l'orée du complexe : le lourd portail de l'hôpital. Franco Basaglia, lui-même, y casse ses dents de directeur, les boulons rongés par la rouille refusant de céder. La solution surgit alors de la géométrie de base : on incline la sculpture sur la diagonale du grillage. Ça passe, à quelques millimètres près.
Un camion tire ensuite la bête hors de l’enceinte ; Ljubo et Riad, deux résidents, se tiennent debout sur le plateau, à côté d’elle. Le cortège longe les pavillons, franchit l’entrée principale, descend par la via Giulia jusqu’à San Giusto, puis jusqu’au centre de loisirs De Amicis, dans le quartier de San Vito. Personnes hospitalisées, soignantes et soignants, artistes, étudiantes, étudiants et badauds de Trieste s’y mêlent. Le photographe Fedele Toscani suit la marche pour un supplément en couleurs — un évènement — de L’Espresso. Ce jour-là, la chronique du laboratoire compte quatre cents malades issus de deux hôpitaux.
Cette déambulation cavalière ne change pourtant aucune loi par magie. Marco Cavallo ne libère pas, à lui seul, les personnes internées de la Péninsule. Mais en franchissant pacifiquement la frontière institutionnelle pour occuper la ville, le cortège rend éclatante une métamorphose politique en cours. C’est une épreuve matérielle de citoyenneté qui pulvérise en place publique le mythe de la dangerosité inhérente à la folie.

⚖️ Défaire la lourde camisole juridique
L'effraction est colossale, car la camisole juridique de l'époque pèse son poids de fonte. Depuis 1904, la loi italienne n° 36 tranche net : garder d'abord, soigner ensuite. Une présumée « dangerosité » ou un vague « scandale public » suffit à faire tomber le couperet judiciaire. Quand Franco Basaglia — psychiatre et ancien prisonnier politique antifasciste — pousse les grilles de San Giovanni en août 1971, l'odeur d'enfermement prend à la gorge. Il hérite d'une usine à reléguer tournant à plein régime, un monde clos enfermant 1 182 âmes. Derrière ces portes verrouillées, où la contention tient souvent lieu de politique sanitaire, l'institution fait son œuvre : elle efface les biographies et fabrique méthodiquement de l'incapacité.
Sauf qu'une bête de papier mâché n'a jamais rédigé le moindre alinéa. Une sculpture ne fait pas la loi : elle fabrique de la preuve. Ce que Trieste établit au grand jour — on peut « lâcher les fous dans la rue » sans que la cité s'effondre — se mue en argument politique, encore faut-il des bras pour le porter. Ce sera un mouvement : à l'automne 1973, soignantes et soignants réformateurs, syndicalistes et juristes se fédèrent au sein de Psichiatria Democratica. Leur chantier, cinq années durant, consiste à convertir l'émotion des cortèges en rapport de force dans les couloirs du pouvoir. Le cheval avait défoncé les portes d'un pavillon ; elles et eux s'attaquent désormais à celles du Parlement.

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Le verrou national, lui, finit par céder au printemps 1978, fracturé par un chantage procédural à haut risque. Le Parti radical du pays a armé une véritable bombe à retardement : un référendum menaçant de rayer d'un trait l'antique loi de 1904, sans la moindre béquille de rechange. Dans une Rome sonnée et paranoïaque — le cadavre d'Aldo Moro, ex-Premier ministre italien, est retrouvé dans le coffre d'une Renault 4 quelques jours plus tôt —, le Parlement sent la lame sur sa carotide. Il faut légiférer dans l'urgence absolue ou s'abîmer dans le vide juridique. Promulguée à la hâte le 13 mai, la loi n° 180 rétrograde l'hospitalisation sous contrainte au rang d'exception drastique, subordonnée au tampon du maire et du juge, et interdit de sceller la moindre brique pour bâtir de nouveaux asiles.
🏚️ Le prix d'une liberté sans adresse
Mais détruire les murs des asiles ne suffit pas pour reconquérir le monde civique — il faut des fiches de paie. Trieste l'avait compris avant Rome : dès la fin de 1972, la lutte s'attaque au portefeuille avec la création de la Cooperativa Lavoratori Uniti. L'objectif est clair : muer le labeur gratuit des patientes et patients — nettoyage, cuisine, corvées pudiquement étiquetées « ergothérapie » — en emplois salariés sonnants et trébuchants. Les tribunaux renâclent d'abord, déclarant ces personnes « incapables de vouloir et de comprendre ». Pourtant, la brèche est ouverte. Un salaire, c'est l'arme absolue pour louer un appartement. Sans ressources, la porte de sortie de l’asile donne sur le vide.
La loi 180, pourtant, ne rase pas les bâtiments à l'explosif. En 1978, 78 538 personnes sont encore internées en Italie, et beaucoup restent sur le carreau en attendant des solutions de repli. La loi assèche la source, elle ne vide pas le réservoir. Surtout, la réforme oublie de financer sa propre utopie. Si les régions du Nord et du Centre déploient rapidement des services territoriaux de santé mentale, le Sud patine dans la semoule. Sans structures intermédiaires, le poids écrasant du quotidien s'abat sur les familles, et presque exclusivement sur les épaules des femmes.

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Ce transfert de charge dessine un bilan grisâtre, bien éloigné des épilogues hollywoodiens. Le démantèlement final s'étirera péniblement jusqu'aux années 2000. Pour autant, le cataclysme sanitaire prophétisé par les conservatrices et conservateurs de l’époque n'a pas eu lieu : le taux de suicide finit par chuter, et les traitements coercitifs sont divisés par deux en trois décennies. Franco Basaglia, lui, s'éteint à Venise, à l'été 1980, foudroyé par une tumeur à 56 ans. Il ne verra pas les répliques sismiques de son combat hors de son fief de Trieste.
Le ventre de ce grand bidet bleu, lui, a mis des décennies à dégorger son contenu dans la réalité sociale. Les appels au logement, au travail ou à la dignité, déposés dans ses entrailles par Rosina et les autres, n'ont pas toujours trouvé preneur hors de l'enclos. Aujourd'hui, une doublure en fibre de verre du canasson mythique continue, parfois, de rouler de ville en ville. En fracassant à coups d'échelle les encadrements de ses portes ce dimanche d'hiver 1973, l'équidé n'avait évidemment pas miraculeusement dissous l'asile, ni réglé les failles financières de la loi à venir. Il avait juste prouvé, le temps d'une paisible cavalcade sur le macadam froid, qu'il arrivait parfois, même aux fous, de miser sur le bon cheval.
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