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Sous les pavés, le camp

Été 1971. Une colo hippie et des ados handicapés attaqués par des morpions. C'est dans ce bazar qu'a germé la plus longue occupation d'un bâtiment fédéral américain. Malick Reinhard rembobine l'histoire du Camp Jened, berceau insoupçonné d'une révolution pour les droits des personnes handicapées.

Sous les pavés, le camp
© Mondame Productions

Il règne une odeur tenace de skaï surchauffé et de gaz d'échappement dans ce car scolaire qui crache ses poumons sur les routes escarpées des Catskills, au nord de l'État de New York. Nous sommes à l'été 1971. Jim LeBrecht, quinze ans, né avec un spina bifida, colle son front contre la vitre poussiéreuse pour observer la scène en contrebas. Le Camp Jened s'agite dans la moiteur écrasante de juillet.

Sur le papier, c'est une colonie d'été classique, portée par les collectes de fonds familiales, pour des jeunes ayant contracté la polio ou vivant avec une paralysie cérébrale. Dans la rocaille, cela ressemble plutôt à un Woodstock sur roulettes, un foutoir joyeux où l'esprit hippie a définitivement enterré le règlement intérieur.

42.21° N · 74.22° O

Le gamin plisse les yeux contre la réverbération du soleil. À travers le carreau, il n'arrive pas à distinguer les monitrices et les moniteurs des participantes et participants. Le flou est total. Personne ne porte de blouse blanche, personne ne semble diriger l'autre. Le crissement des pneus de fauteuils se mêle aux accords de Cowgirl in the Sand de Neil Young, crachés par le transistor. Des ados fument en cercle, d'autres cherchent un coin d'herbe tendre à l'abri des regards pour s'embrasser. L'égalité radicale commence ici, dans la poussière, dès la descente du bus.

Photographie en noir et blanc, en plein air. Au premier plan, un jeune homme porte dans ses bras un autre jeune homme à lunettes rondes et cheveux bouclés, tous deux riant. En retrait sur la pelouse, devant de longs bâtiments bas, un jeune homme torse nu est assis dans un fauteuil roulant ; un homme barbu à lunettes de soleil et foulard se tient debout à droite.
Loin du regard des institutions pour personnes en situations de handicaps physiques, Camp Jened offrait à ses campeuses et campeurs une expérience rare pour l'époque : un été sans personne pour les « surveiller ». — © Camp Jened / Steve Honigsbaum

🏚️ Un horizon barricadé

Il faut mesurer l'anomalie viscérale de la situation. Dans l'Amérique des années 1960, un corps qui dévie de la norme n'a droit qu'à trois horizons : l'asile aux relents de javel, la réclusion dans une chambre familiale, ou une scolarité « tolérée » jusqu'au premier prétexte. Aucun transport en commun accessible, aucune rampe, aucun droit. Les personnes concernées vivent murées, invisibles les unes pour les autres. Camp Jened, c'est, alors, une utopie barricadée contre la pitié, l'un des rares endroits au monde où une masse critique peut se frôler, se toucher et faire front.

L'épiphanie de cette liberté prend d'ailleurs un détour inattendu. Peu après l'arrivée de Jim LeBrecht, une épidémie de morpions ravage la literie des dortoirs. C'est la conséquence implacable d'une vie sexuelle enfin débridée. Il n'y a pas de panique sanitaire sous les néons, ni de sermon éducatif. Face aux caméras d'un collectif vidéo new-yorkais de passage, tout juste revenu de la première Gay Pride, les jeunes s'en amusent. Hilares, ils brandissent cette invasion de crabes comme le certificat officiel d'une jeunesse sauvage, désirante et résolument vivante.

Du rejet à l’inclusion : l’évolution du regard sur le handicap à travers l’Histoire
De la solidarité préhistorique aux euthanasies nazies, au cours de l’Histoire, le sort des personnes handicapées a toujours oscillé entre solidarité et élimination. Un voyage à travers le temps que retrace Malick Reinhard, révélant comment chaque société a défini ses formes d’inclusion et de rejet.

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Sous l'œil inquisiteur de ces bandes vidéo en noir et blanc, la rébellion infuse. Les encadrantes et encadrants « valides » prennent  « la claque de leur vie » au fil des discussions nocturnes autour du feu. Larry Allison, moniteur au contact de personnes handicapées pour la première fois de sa vie, résume ce basculement historique d'une phrase : « Personnellement, je viens de réaliser que le problème ne vient pas de ces corps jugés “non conformes”, mais bien des valides qui les regardent de travers. Ma perception du handicap a carrément changé ! »

Les modèles de « production du handicap »

Définition. Selon ce modèle, le handicap est un problème individuel, physique ou mental, qu'il faut diagnostiquer, traiter ou compenser.

Origine. Cadre central de la médecine et des institutions de soin ; il structure encore largement la prise en charge du handicap dans les pays occidentaux.

Apports et limites. Il a permis d'importants progrès en matière de soins, de prothèses et de réadaptation. En localisant le handicap dans la personne, il laisse cependant de côté la question des barrières environnementales et sociales.

Définition. Selon ce modèle, le handicap résulte d'une interaction entre des facteurs biologiques (déficiences), psychologiques (vécu) et sociaux (barrières environnementales).

Origine. Introduit en 2001 par l'Organisation mondiale de la santé avec la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF).

Apports et limites. Il offre un cadre commun reconnu internationalement et intègre la part de l'environnement aux côtés de celle de la personne. Il est parfois jugé trop neutre par les militants, qui estiment qu'en mettant tous les facteurs sur le même plan il atténue les enjeux d'accessibilité et de discrimination.

Définition. Selon ce modèle, le handicap n'est pas dans la personne mais dans les barrières — physiques, sociales et culturelles — que la société dresse face à elle.

Origine. Forgé dans les années 1970-80 par les militants britanniques du handicap, puis adopté par de nombreux mouvements de personnes concernées dans le monde.

Apports et limites. Il a fait émerger les politiques publiques d'accessibilité et déplacé la responsabilité du handicap vers la société. On lui reproche parfois de minimiser la réalité corporelle des déficiences, qui peuvent occasionner souffrance ou limitations indépendamment de l'environnement.

Définition. Selon ce modèle, l'enjeu principal n'est pas la cause du handicap mais l'égalité des droits et la non-discrimination des personnes concernées.

Origine. Cadre porté par la Convention de l'ONU relative aux droits des personnes handicapées (CDPH, 2006), adopté par la plupart des associations de défense des droits.

Apports et limites. Il fournit un appui juridique pour les revendications d'égalité d'accès et de participation. Sa portée concrète dépend toutefois de la volonté politique et des moyens mobilisés pour appliquer les droits affirmés.

⚖️ Le piège de Washington

C'est dans ce bouillonnement intellectuel qu'une jeune femme nommée Judith « Judy » Heumann affûte ses armes. Interdite d'école maternelle parce que son fauteuil constituait, selon l'administration, un « danger d'incendie », elle vient de traîner l'éducation new-yorkaise au tribunal en 1970 pour le même motif absurde. Elle a gagné, décroché son brevet d'enseignement, et compris surtout que l'indignation coincée au fond de la gorge ne suffisait plus. Le combat doit déborder dans la rue.

Quelques années plus tard, au printemps 1977, le feu couve à Washington. La Section 504, première véritable loi anti-discrimination, a bien été votée, mais le gouvernement refuse d'en signer les décrets d'application. Le Démocrate Joseph Califano, alors tout juste nommé Secrétaire à la Santé, à l'Éducation et aux Services sociaux des États-Unis de Jimmy Carter (1977–1979), tente de gagner du temps avec quelques prétextes bien sentis. Son argument phare est vieux comme le monde : couler du béton pour des rampes coûte trop cher. Alors, c'en est assez, la coalition militante pose un ultimatum.

Deux photos de Judith Heumann côte à côte. À gauche, en noir et blanc: plus jeune, cheveux mi-longs et grandes lunettes rondes, assise dans un fauteuil roulant manuel, la bouche ouverte devant un micro sur pied; un badge rond « SIGN 504 » est épinglé sur sa veste. À droite, en couleur et bien plus tard: la même, âgée, lunettes rouges et chemisier bleu, souriante, dans un fauteuil roulant électrique dont elle tient la commande.
Interdite d'école maternelle parce que son fauteuil était jugé « danger d'incendie », Judy Heumann (en 1977 à d. – en 2020 à g.) traîne en 1970 l'éducation new-yorkaise au tribunal pour ce motif et, comble de l’ironie, arrache haut la main une licence en enseignement. — © Droits réservés

📻 La logistique des parias

Le 5 avril, la patience craque. Des manifestations éclatent dans dix villes américaines. La plupart s'essoufflent le soir même, mais à San Francisco, au 50 United Nations Plaza, 150 personnes, dont la majorité s'est rencontrée au milieu des morpions du Camp Jened, décident de ne pas rentrer chez elles tant que l’administration n'aura pas signé les dispositions de cette fichue Section 504. Des aveugles, des sourds, des paraplégiques et des personnes avec une déficience intellectuelle ; autant de personnes qui posent leurs couettes sur le linoléum froid, à l'intérieur du bâtiment fédéral — alors siège californien du Département de la Santé, de l’Éducation et des Services sociaux du Ministre Califano. Ensemble, et contre toute attente, elles y resteront 26 jours.

37.78° N · 122.41° O

Bande-annonce de « Crip Camp: A Disability Revolution » (réal. James LeBrecht et Nicole Newnham, 2020)

L'administration Carter tente, alors, d'étouffer la rébellion par l'usure et la crasse. On coupe l'eau des lavabos ? Les patronnes des bars lesbiens du coin font passer des bouteilles de shampoing. On arrache les fils du téléphone ? Les nombreux militants homosexuels de la ville infiltrent des talkies-walkies en douce. Le FBI en est réduit à lancer de fausses alertes à la bombe pour semer la panique, mais aux fenêtres, les occupantes et occupants sourds déjouent la surveillance en traduisant les communiqués de presse en langue des signes à la foule agglutinée en bas.

La faim reste cependant le nerf de la guerre. L'occupation tient bon parce que le Black Panther Party s'invite dans l'équation. Chaque soir, l'odeur affriandante des repas chauds livrés par les militantes et militants noirs embaume les couloirs du bâtiment néo-Renaissance. Chaque membre du collectif afro-américain nourrit le siège par solidarité politique avec Brad Lomax, un Panther atteint de sclérose en plaques, présent à l'intérieur. L'intersectionnalité des luttes se mitonne là, concrètement, autour d'un ragoût fumant.

Personnes handicapées : pourquoi on ne descend jamais dans la rue pour elles ?
Hommes pour les droits des femmes, hétéros à la Pride : pourquoi le handicap, lui, peine-t-il à mobiliser les foules ? Le journaliste Malick Reinhard interroge l’absence de ce que les sphères militantes appellent « les alliés ».

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Mais la tension monte et l'usure menace les corps. Une délégation décide de forcer le destin et de porter la confrontation directement à Washington D.C. — à l'autre bout du pays. Faute de transports accessibles, l'équipe de Jened avale les kilomètres dans l'obscurité moite et suffocante de la benne d'un camion offert par le syndicat californien des machinistes. Le Ministre de la Santé et son département sont acculés. Aux journaux télévisés de la NBC, l'image du ministère est en train de brûler en direct sous les flashs crépitants des photographes.

38.89° N · 77.04° O

Neil Young – Cowgirl in the Sand

📜 La capitulation et la poussière

Le 28 avril 1977, dans la capitale, coincé de toutes parts après trois semaines de siège intense, Joseph Califano capitule. Sa plume noire gratte le papier nacré et il finit par signer les décrets d'application de la Section 504, sans toucher à la moindre virgule. L'occupation du 50 United Nations Plaza s'achève dans les larmes et l'épuisement, signant l'acte de naissance tapageur d'un véritable mouvement pour les droits civiques de 61 millions de personnes handicapées aux États-Unis. Une épopée viscérale qui prendra pourtant la poussière pendant des décennies, avant d'être ressuscitée en 2020 par le documentaire Crip Camp (Netflix). Coréalisé par l'ancien campeur Jim LeBrecht lui-même, et propulsé par la boîte de production d'un certain couple Obama, le film a définitivement arraché cette révolution à l'oubli.

Mais les histoires s'écrivent toujours loin des plateformes de streaming ; lorsque la cohorte handicapée s’extrait enfin du bâtiment sous les vivats de la rue, clignant des yeux sous la lumière du jour, le hasard n'y a aucune place. L'ossature stratégique de cette victoire s'est forgée des années plus tôt, dans la poussière du Camp Jened. En imposant brutalement le poids de leurs corps dans les rouages de l'espace public, ces activistes ont appliqué à l'échelle d'une nation ce que le jeune Jim LeBrecht avait pressenti, le nez écrasé sur la vitre de son car scolaire, six années auparavant : la révolution démarre à la seconde précise où la ligne de démarcation entre les personnes qui regardent et celles que l'on parque s'efface pour de bon.


Crip Camp (réal. James LeBrecht et Nicole Newnham) est disponible gratuitement en VOSTFR sur YouTube.

🏖️ Huit histoires du handicap, à l'ombre de l'été
Du 1er juillet au 19 août, « Fauteuils et chaises longues » raconte l'histoire du handicap à travers autant de récits méconnus, des plus étonnants aux plus réjouissants, d'une époque et d'un pays à l'autre. Une série estivale, à l'ombre des palmiers, pour y reconnaître, avec ou sans handicap, un peu de nous-mêmes et de notre époque. Découvrir la série


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